Résumé
Par Jef Blanc-Gras, décembre 2006 - Evolution des relations sociales | 1 commentaire
Il ne faut avoir aucun regret pour le passé, aucun remords pour le présent, et une confiance inébranlable pour l’avenir.
Jean Jaurès
Dans notre société, les différentes évolutions ne se font pas toutes selon le même rythme. L’observateur extérieur peut considérer que certaines résistances relèvent de l’irrationnel et qu’il faut savoir secouer les archaïsmes pour répondre à l’urgence que commande la situation.
Il ne fait aucun doute que le monde change, que notre économie est de plus en plus ouverte, que l’Etat perd de ses capacités de régulation, que la relation au travail s’individualise, en partie du fait de l’aspiration des salariés eux-mêmes. Pourtant, les relations sociales restent marquées par plus de deux siècles d’histoire. Elles se sont bâties sur la logique de l’honneur, sur fond de lutte de classe.
Il ne suffit pas de dire que ces schémas appartiennent au passé. Ceux qui veulent brûler les étapes sont le plus souvent désavoués et contraints à piétiner voire à revenir en arrière.
La culture et l’histoire sont le plus souvent la face cachée d’un iceberg qui dérive lentement, au risque de fondre avant d’avoir atteint son but. Mais ignorer cette face cachée c’est se condamner à ne pas comprendre les résistances aux changements.
Le concept républicain, fruit du siècle des lumières, qui guida l’esprit de la révolution française, s’opposera à l’émergence de l’acteur collectif. L’intérêt général ne pourrait être que du ressort de l’Etat et il n’y aurait pas d’espace entre lui et l’intérêt particulier régi par le code civil. Les différents courants libéraux militeront dans le même sens afin que l’Etat ne s’arroge pas d’autres prérogatives.
C’est ainsi que le droit inaliénable de propriété, condamné par Proudhon, s’opposera à la construction d’un droit du travail collectif. Le salarié est lié à son employeur par un lien de subordination. L’État, garant de la paix sociale, sera de fait contraint à jouer un rôle d’arbitre, notamment quand monte la fièvre révolutionnaire.
A la libération, dans le contexte du compromis social keynésien, sur fond de croissance et face à un patronat discrédité par une attitude jugée collaborationniste, l’Etat providence s’impose comme le garant du partage des gains de productivité.
Plusieurs conceptions du syndicalisme s’affrontent et conduisent à une balkanisation de l’acteur collectif. Entre la lutte de classe marxiste et la collaboration de classe chrétienne se développe tout un panel d’approches dont les nuances sont parfois subtiles et dont les positionnements tactiques peuvent paraître surprenants aux non-initiés. Les querelles internes, les scissions ont laissé des traces indélébiles qui ont engendré méfiance et suspicion, de sorte que les actions unitaires sont le plus souvent de façade.
Dans les faits, le dialogue social en France semble ne pouvoir s’établir que sur fond de conflit. Le patronat refusera longtemps de reconnaître l’utilité des syndicats, conforté dans sa position par un syndicalisme de rupture prônant la dictature du prolétariat.
Mais ces trente dernières années auront été le théâtre de bien des évolutions. La rupture brutale avec la période des trente glorieuses remet en cause la pertinence d’anciens schémas. L’État perd de son influence en tant que régulateur dans une économie mondialisée. L’acteur collectif est percuté par les aspirations des salariés à une reconnaissance individuelle auxquelles l’entreprise apporte des réponses en terme de gestion individualisée.
L’individualisation des rapports au travail est sans doute l’évolution sociétale majeure à laquelle le syndicalisme a le plus de mal à répondre et qui provoque son affaiblissement et sa perte d’influence. Parallèlement, l’entreprise devient à la fois moins localisée et de moins en moins patrimoniale. Elle est aujourd’hui le carrefour d’intérêts composites, contradictoires et diffus.
La question de la pertinence du maintient d’une partition des rôles, dont les acteurs semblaient s’accommoder, est posée.
L’acteur collectif n’a-t-il pas vocation aujourd’hui à négocier, au plus prêt de terrain, des garanties collectives nouvelles pour répondre à l’arbitraire, naturellement généré par des règles de gestion individualisées ? Ne doit-il pas s’engager dans la coproduction de règles et dans le contrôle de leur application plutôt que de laisser à la direction le soin d’apprécier ce qui est équitable ?
Ne serait-il pas pertinent et justifié que l’acteur collectif s’implique dans la gestion de l’entreprise quand l’intérêt de celle-ci peut diverger avec celui des actionnaires, plus préoccupés par le cours terme que par la pérennité de l’organisation ?
Mais il est évident qu’en répondant positivement à ces questions nous sommes amenés à parler de cogestion. Or, ce terme est très connoté en France et n’a pas bonne presse, même dans les rangs des réformistes. La France n’est pas l’Allemagne…
Notre hypothèse sera donc que l’histoire du mouvement ouvrier et des rapports sociaux est un frein à l’évolution logique du rôle des acteurs, voire un rappel à l’ordre ancien.
Cette hypothèse sera déclinée en trois sous hypothèses qui formeront la matière de notre étude de terrain dans l’entreprise France-Télécom. Nous sommes donc allés vérifier :
- Que les organisations syndicales sont réticentes à s’engager sur le terrain de la négociation des règles de gestion et sur la gestion de l’entreprise, la cogestion étant synonyme en France de compromission.
- Que la direction est réticente à partager son pouvoir de gestion et n’attend pas les organisations syndicales sur ce terrain.
- Que les salariés aspirent à être reconnus pour ce qu’ils sont et pour ce qu’ils font et qu’ils attendent des organisations syndicales qu’elles soient un rempart contre l’arbitraire, tout en souhaitant pouvoir négocier individuellement en dehors de règles trop formelles.
France-Télécom est sans doute une entreprise atypique. Elle est passée en 15 ans du statut d’administration d’Etat à celui de société anonyme dans un contexte particulièrement concurrentiel. Les évolutions sont passées par des étapes et se sont construites, dans un premier temps, sur un dialogue social rénové et sur un principe gagnant/gagnant. Mais le volontarisme affiché, tant par l’Etat que par certains partenaires sociaux ne parviendra pas, en définitive, à s’affranchir de l’histoire et de la culture, d’autant que le contexte économique se révèle particulièrement contraignant.
Si globalement nos hypothèses se vérifient, le constat que nous pouvons faire est sans appel. Les syndicats réformistes ne disposent plus de véritables libertés de mouvement et ne peuvent plus se lancer dans des paris audacieux sous peine de mettre en cause leur pérennité.
Les dirigeants locaux ne souhaitent pas négocier localement et abandonner une once des faibles prérogatives qui leur restent.
Quant aux salariés, la diversité des statuts fait naître des aspirations différentes, difficiles à cibler, ce qui ne facilite pas l’émergence d’une expression collective.
Face à cette situation bloquée, la modification des règles permettra-t-elle de sortir du blocage actuel ? L’avenir nous le dira.

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