3.2.1) Des enjeux pour les syndicats aux postures imposées
Par Jef Blanc-Gras, décembre 2006 - Evolution des relations sociales | commenter
- Comment mettre en place des garanties collectives qui garantissent un minimum d’équité ?
Cette première question avait pour objectif d’analyser comment les responsables des différents syndicats se positionnaient sur la question de l’équité. Cette question est une question centrale car elle pose de fait implicitement l’hypothèse que l’on n’est plus dans la revendication d’une gestion égalitaire.
Il apparaît évident dans les réponses que les syndicats, à France-Télécom, se trouvent aujourd’hui relativement démunis pour assurer un rôle de garant de l’équité dans l’application des règles. Face à des cas individuels ils disent se raccrocher à des règles existantes, souvent anciennes, négociées ou non.
« Pour les fonctionnaires, nous avons recours à des vieilles règles toujours en vigueur, opposables à la hiérarchie. Pour les contractuels, il y a peu de choses, hormis le code du travail et la convention qui n’entrent pas dans le détail des règles de gestion de l’entreprise » (CFDT)
Des militants mettent en avant la nécessaire précision des règles, leur publication et le rôle clé du DP.
« Les garanties collectives négociées dans des accords de branches ou d’entreprises doivent être très précises afin de permettre, si cela est nécessaire des recours individuels ou collectifs devant la juridiction compétente. Par contre, le rôle du DP est central pour aboutir à un consensus négocié avec le n+1, en premier ressort, ou le n+2 » (FO)
« La base de l’équité c’est que chacun connaisse la règle. Or, à F-T, on est passé de règles très précises à plus de règle écrite du tout ». (CFTC)
La mise en place de commissions de médiation est mise en avant comme un outil de suivi de l’application de règles définies collectivement.
« Un deuxième élément fondamental, à mon sens, c’est la mise en place de commissions de médiation. A partir d’un cadre fixant les principes et des critères établis, la commission doit pouvoir trancher sur les différents et éviter les recours à la justice qui sont toujours un échec » (CFTC)
Pour ce militant CGT, il faut que le syndicat travaille à partir des besoins des salariés qu’il conviendrait d’opposer au projet de l’entreprise :
« En confrontant les besoins des salariés aux propositions de l’employeur le syndicat se trouve en mesure de faire des contre propositions. Mais le syndicat ne peut pas toujours apporter de réponse en terme de contre proposition. Il doit alors s’opposer au projet patronal. Tout n’est pas négociable, par exemple on ne peut pas accepter de compromettre la santé pour des gains de productivité en contrepartie d’une augmentation salariale ».
D’une manière plus large, l’idée de l’appui d’éléments extérieurs apparaît intéressante à ce militant CFDT investi dans les centres d’appels prestataires :
« Aujourd’hui les centres d’appels prestataires sont incités à mettre en place des garanties sociales pour obtenir un label . Cela ouvre un champ de négociation aux syndicats dans un domaine où beaucoup de choses resteraient à faire et nous entendons bien saisir cette opportunité. Le regard extérieur, la cotation sociale, peuvent être un outil pour les syndicats permettant de créer des garanties collectives et d’avoir un œil sur leur application ».
Une certaine unanimité se fait sur l’appréciation de l’évolution des règles de gestion à F-T. Du temps de l’administration d’Etat, le souci d’équité se traduisait par une complication des règles qui devaient, autant que faire se peut, prévoir tous les cas de figure.
« Les règles de mutation aux PTT tenaient dans un classeur de 200 pages, au moins, que seuls quelques experts administratifs et syndicaux maîtrisaient » (CFDT)
La loi de 1990 ayant autorisé F-T à déroger, pour partie, aux règles de la fonction publique, de nouvelles règles ont été discutées avec les syndicats. Certains ont refusé toute évolution, d’autres se sont impliqués dans ces discussions et déplorent aujourd’hui que F-T n’ait jamais vraiment appliqué ses propres règles.
Plus tard, les règles de promotion ont fait l’objet de véritables négociations décentralisées mais les nombreuses réorganisations ont conduit à rendre ces règles obsolètes, d’autant que F-T n’a jamais caché son souhait de faire de la promotion un acte de management en s’affranchissant de toutes autres contraintes.
- Est-ce que le syndicat peut s’inscrire dans la négociation des règles de gestion et être partie prenante de leur bonne exécution sans courir le risque que les salariés voient dans cette démarche une confusion des rôles qui pourrait être assimilée à de la cogestion ?
Nous sommes là au cœur de notre hypothèse. Dans les faits nous avons posé deux questions séparées. La première : est-il envisageable que les syndicats s’inscrivent dans des négociations fines des règles de gestion et soient partie prenante de leur bonne exécution ? La seconde évoquait le risque que cette incursion dans un domaine réservé traditionnellement à l’employeur.
Là encore, la question de la représentativité est présentée par certains comme étant une condition essentielle pour pouvoir négocier et s’engager.
« On ne peut s’engager que si l’accord est assumable auprès des salariés, sinon on détruit l’outil qu’est l’organisation. Quand on n’a plus de réseau, il ne sert plus à rien de porter des idées ». (CFDT)
On peut dire, d’après les réponses à la première question sur ce thème que l’idée de négocier les règles de gestion et d’être partie prenante de leur bonne exécution ne choque, a priori, personne. Les nuances porteraient plus sur le niveau opportun pour conduire ces négociations.
« Cela n’est pas choquant que les syndicats s’impliquent dans la gestion, ne serait ce que pour défendre un autre partage des richesses. En revanche, il faudrait que les acteurs soient à égalité de formation et d’information ». (CGT)
Cette inégalité entre les acteurs est, du reste, souvent évoquée par les syndicats pour justifier leur refus de remettre en cause le principe de faveur, les négociateurs locaux étant nettement moins aguerris que des négociateurs centraux.
La notion de cadre revient dans plusieurs réponses mais avec des approches différentes. Pour certains il doit être relativement précis, l’essentiel devant se traiter au niveau centralisé (FO), pour d’autres, l’important est plutôt dans les possibilités de déclinaisons locales à partir de principes et de critères établis (CFDT).
Du côté de la CFDT l’accent est plutôt mis sur l’attitude patronale :
« Nous ne demanderions pas mieux que de négocier les règles, mais pour négocier, il faut être deux. Aujourd’hui F-T ne propose que des cadres très flous, qui n’offrent aucune garantie tangible et ne prévoient pas de déclinaisons locales ».
Ainsi, la négociation en cours sur l’accord GPEC , sur un point comme le recours au télétravail, resterait très vague et plutôt dans la déclaration d’intention. Cela ne permet pas, nous dit ce responsable, de s’engager.
La CFTC souligne qu’il n’est pas normal que tous puissent profiter des accords signés par quelques-uns uns et préconise, par ailleurs, un système de pénalité en cas de non-respect par l’employeur des engagements sur le suivi de l’accord, comme c’est le cas aujourd’hui, selon lui, à F-T.
Le problème de la partition des rôles est effectivement mis en avant par un militant de la CGT :
« A EDF les syndicats sont fortement impliqués dans les règles de gestion, ce qui ne va pas sans poser un problème de confusion des rôles ».
Concernant les risques liés à la « cogestion », il apparaît que ce terme reste très connoté, ce qui ne nous surprendra pas, eu égard à l’histoire des relations sociales en France. Y compris chez les syndicats réformistes on note une réticence forte à s’impliquer plus avant dans la gestion.
« Cogérer, c’est gérer comme les patrons… Le syndicat doit s’arrêter à un certain type de décision… dans tous les cas le pouvoir doit rester au patron ». (CFTC)
Ce même militant nous donne la position de la CFTC, qui milite pour que les entreprises se dotent d’un comité de surveillance dans lequel les syndicats seraient représentés et d’un directoire où ils ne seraient pas présents.
« Il faut distinguer la négociation et la mise en œuvre qui doit rester de la seule responsabilité de l’employeur ». (FO)
La question reste de savoir jusqu’à quel point les uns et les autres sont prêts à aller et l’équilibre qui peut être trouvé, permettant d’obtenir des résultats tangibles sans compromettre son capital électoral et par là même sa représentativité.
Si ce responsable CFDT n’est pas choqué par le terme cogestion, il déclare, avec une certaine amertume, ne se faire aucune illusion sur les positionnements des uns et des autres :
« La question d’assumer un accord aujourd’hui ne se pose même pas à France-Télécom. Personne ne peut raisonnablement s’engager du fait de la concurrence entre syndicats, accentuée à l’approche des élections. Pour moi, F-T est une machine à broyer les syndicats réformistes. Tous ceux qui se sont engagés à un moment donné, notamment la CFDT, la CFTC et FO on payé chèrement cet engagement. Ceux qui refusaient tout, ont renforcé leurs résultats électoraux et sont, aujourd’hui, nettement majoritaires. Qu’est ce qui pourrait inciter les syndicats à être courageux et responsables alors qu’il est de plus en plus difficile de parler de gagnant/gagnant et que France-Télécom ne propose plus rien ? »
- En laissant la main à l’employeur, en se cantonnant dans une posture de protestation, le syndicat ne laisse t-il pas le salariés seul face à l’arbitraire de la hiérarchie ?
Pour les réformistes la nécessité de négocier apparaît comme une évidence et les accords sont considérés comme des remparts contre l’arbitraire. Néanmoins, on sent très nettement sur ce sujet une pointe d’amertume de leur part, pris entre leur culture qui les pousse à rechercher des accords, leurs déconvenues, à France-Télécom et le fait qu’il ne se dégage pas d’espace de négociation permettant d’enregistrer des résultats tangibles.
« Plus on se mêle de ce qui nous regarde (ce qui regarde les salariés) mieux c’est… Aujourd’hui, nous ne laissons pas la main par choix mais parce que nous n’avons pas d’ouverture. Je suis partisan d’un dialogue social au niveau local et de négociations décentralisées. Un accord négocié localement est plus adapté à la réalité, il est aussi plus porté par les négociateurs et mieux assimilé par le personnel. Le processus de négociation est aussi important que le contenu de l’accord. Il crée des liens entre négociateurs. Je crois à la vertu de faire travailler ensemble les interlocuteurs». (CFDT)
Globalement les syndicats réformistes déplorent que les dérapages inévitables ne soient reprochés qu’aux signataires.
« On demande toujours des comptes à ceux qui s’engagent, jamais à ceux qui refusent tout… » (CFTC)
Pour la CGT, il est fondamental que les salariés soient impliqués dans la démarche, qu’ils soient consultés, qu’ils aient leur mot à dire sur ce qui les concerne.



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