1889 verra la constitution du premier parti ouvrier, le POF (Parti Ouvrier Français). Ce parti est en fait la réunion d’une kyrielle de chapelles et de sectes se réclamant du socialisme, dans une approche très générique, et peu enclines à faire des concessions. Dans le même temps, les chambres syndicales se fédèrent. Pour le courant guesdiste, le syndicat n’est qu’un instrument du parti dont l’objectif est de contribuer à la prise de pouvoir politique, par la révolution. Mais toutes les chapelles ont leurs propres approches du rôle du syndicat et du partage des rôles entre syndicat et parti.

Extrait d’un article de l’OURS, Office Universitaire de Recherche Socialiste

Alors que le POF va tenir annuellement Congrès, la FTSF se scinde de nouveau au Congrès de Châtellerault (1890) d’où sont exclus Allemane et ses partisans. Ils fondent le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR) et lancent un manifeste dénonçant l’électoralisme et les politiciens. À la différence de la FTSF, le POSR allemaniste réunira régulièrement ses Congrès nationaux dans les années suivantes. Il accorde une profonde attention, contrairement aux guesdistes, au mouvement syndical et votera, lors de son Congrès de Paris en 1891, un texte en faveur de la grève générale. Coexistent ainsi sur l’échiquier politique le POF, le POSR, la FTSF, le Comité révolutionnaire central (CRC) blanquiste devenu, en 1898, Parti socialiste révolutionnaire (PSR) sous la houlette d’Edouard Vaillant, à côté de socialistes “ indépendants ”, parmi lesquels Benoît Malon et Jean Jaurès, regroupés ou non dans une éphémère Alliance socialiste républicaine ou dans la Fédération républicaine socialiste de la Seine.

Parallèlement, à la fédération des chambres syndicales, sous dominance guesdiste, se mettent en place les bourses du travail. La première a été créée à Paris en 1887. Des municipalités socialistes mettent des locaux à disposition des syndicats. Cela permet la création de structures interprofessionnelles. Certains militants y voient un instrument total de lutte « de l’organisation jusqu’à la révolution en passant par l’éducation ouvrière ». En fédérant ces bourses du travail, les anarchistes et les allemanistes ont pour objectif de créer un mouvement syndical concurrent de la fédération des chambres, soumises à la stratégie marxiste. Un homme émerge en la personne de Fernand Pelloutier qui porte haut l’émancipation de la classe ouvrière et l’autonomie du syndicat par rapport au parti.

Il s’ensuit un combat idéologique entre les partisans de Jules Guesde et ceux de Fernand Pelloutier. Ces derniers enfonceront un coin entre le POF et la fédération des chambres syndicales en faisant approuver l’idée de la grève générale contre l’avis des guesdistes qui entendent garder la main sur la conduite des actions syndicales.

Finalement en 1895, La fédération des chambres syndicales et la fédération des bourses du travail se regrouperont lors du congrès de Limoges, dans la première confédération syndicale, contre l’avis de Pelloutier qui « se refuse à cautionner une opération qui risque de noyer la fédération des bourses dans un magma ingouvernable ». La CGT était née. Mais lors de ce premier congrès, un amendement Blanquiste est mis en débat et adopté : « les éléments constituant la CGT devront se tenir en dehors de toute école politique ».

Avec la fusion progressive des bourses et des chambres, se crée un mouvement que l’on va appeler « syndicalisme révolutionnaire » ou encore « syndicalisme d’action directe ». Ce syndicalisme, selon Jacques Julliard s’est voulu au plein sens du terme « parti ouvrier ».

Mais les guesdistes, qui n’ont pas perdu de vue leur objectif, reviendront à la charge en 1906, lors du congrès d’Amiens. Las, une fois encore la démarche sera vaine. La motion du guesdiste Renard est rejetée par 774 syndicats contre 34 et 37 votes blancs. C’est une autre résolution proposée par le blanquiste Griffuelhes qui sera adoptée par 884 syndicats contre 8 et 1 vote blanc. Ce texte portera le nom de chartes d’Amiens et reste aujourd’hui encore la référence pour tous ceux qui défendent le principe de l’autonomie syndicale. Ce texte est en fait un compromis qui réunit les 3 courants du syndicalisme et qui permet à ces 3 tendances de travailler ensemble. Il permet aux individus de militer dans un parti politique à condition qu’ils n’introduisent pas dans le syndicat les opinions qu’il professe en dehors. Il affirme également le caractère révolutionnaire du syndicat qui se donne pour objectif l’émancipation intégrale avec la grève générale comme moyen d’action. Il précise que l’amélioration immédiate de la condition des salariés est une des besognes du syndicat.

Cette époque est donc caractérisée par l’officialisation d’un syndicalisme à visée révolutionnaire qui entend bien rester autonome est qui nourrit une certaine défiance vis-à-vis du parti et de la démocratie parlementaire en général. Si ce syndicat reconnaît le patronat, il le considère comme un adversaire et met en cause sa légitimité à posséder les moyens de productions. A l’intérieur de ce syndicat cohabitent trois tendances :

  • Les anarcho-syndicalistes qui prônent la révolution et préconisent la grève générale. Ils revendiquent le dépérissement de l’Etat et l’émancipation intégrale. Pour eux le syndicat se suffit à lui-même et n’a pas besoin de parti.
  • Les guesdistes, dans la ligne de Marx qui prônent, eux aussi la révolution mais admettent différentes phases, dont la dictature du prolétariat et la gestion par l’Etat socialiste de la phase précédent le communisme. Ils sont pour un syndicat assujetti au parti. Ils réfutent la grève générale.
  • Les réformistes qui pensent qu’il faut tout faire pour améliorer la situation des salariés au quotidien par les différentes voies qui sont offertes. Le réformisme n’est pas exclusif, a priori, des idées anarcho-syndicalistes et marxistes.

Bien sûr, les choses ne sont pas aussi tranchées et il y a, dans les rangs des syndicalistes une infinité de nuance de couleur ce qui ne facilite pas la compréhension des positionnements et des alliances. Il faut noter, comme une particularité du syndicalisme français, sa structuration interprofessionnelle qui va fortement peser sur la suite et qui nous différencie, notamment, du syndicalisme allemand. Mais nous y reviendrons.

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