Voilà donc pour la CGT dont nous avons écrit qu’elle était à l’origine clairement révolutionnaire. Mais face à la pensée socialiste, la religion ou plus précisément l’église ne pouvait pas rester sans réaction.

Marx, dans la contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, énonçait clairement sa vision de la religion, qualifiée « d’opium du peuple ».

Extrait de la contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, publié en 1843

La misère religieuse est, d'une part, l'expression de la misère réelle, et, d'autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'une époque sans esprit. C'est l'opium du peuple.

Le véritable bonheur du peuple exige que la religion soit supprimée en tant que bonheur illusoire du peuple. Exiger qu'il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c'est exiger qu'il soit renoncé à une situation qui a besoin d'illusions. La critique de la religion est donc, en germe, la critique de cette vallée de larmes, dont la religion est l'auréole.

L’affrontement entre le temporel et l’intemporel se transportait sur un terrain où l’église était singulièrement absente. Les ouvriers se révélaient moins enclins à suivre la doctrine de l’église que les paysans des campagnes. Ils se prenaient à rêver à des lendemains qui pourraient chanter de leur vivant. Rajoutons, comme nous l’avons écrit plus haut, que l’église n’était plus en odeur de sainteté dans la classe ouvrière depuis la révolution de 1848 ou ses députés avaient finalement opté pour « le parti de l’Ordre », contre l’insurrection.

Pour le courant religieux, l’idée est donc d’opposer un rapprochement des classes sociales à la lutte des classes chère aux marxistes. Un amendement dans ce sens est donc proposé à la loi Waldeck-Rousseau, permettant la constitution de syndicats mixtes.

En 1886, le Congrès International Catholique affirme que le travail n’est pas une marchandise mais une fonction sociale. Il reconnaît la légitimité de certaines revendications ouvrières et élabore des projets pratiques

Le pape Léon XIII, dans son Encyclique Rerum Novarum publié en 1891, donnera la position officielle de l’église sur la question sociale à laquelle se réfèreront les organisations et syndicats chrétiens, ouvriers, patronaux ou mixtes.

Extraits de l’encyclique Rerum Novarum

La soif d'innovations qui depuis longtemps s'est emparée des sociétés et les tient dans une agitation fiévreuse devait, tôt ou tard, passer des régions de la politique dans la sphère voisine de l'économie sociale. En effet, l'industrie s'est développée et ses méthodes se sont complètement renouvelées. Les rapports entre patrons et ouvriers se sont modifiés. La richesse a afflué entre les mains d'un petit nombre et la multitude a été laissée dans l'indigence. Les ouvriers ont conçu une opinion plus haute d'eux-mêmes et ont contracté entre eux une union plus intime. Tous ces faits, sans parler de la corruption des moeurs, ont eu pour résultat un redoutable conflit.

Le problème n'est pas aisé à résoudre, ni exempt de péril. Il est difficile, en effet, de préciser avec justesse les droits et les devoirs qui règlent les relations des riches et des prolétaires, des capitalistes et des travailleurs. D'autre part, le problème n'est pas sans danger, parce que trop souvent d'habiles agitateurs cherchent à en dénaturer le sens et en profitent pour exciter les multitudes et fomenter les troubles.

Les syndicats mixtes ont la préférence des patrons mais se heurtent à la résistance des salariés. De même, le souhait de créer un syndicat ouvrier, fut-il chrétien, n’est pas toujours du goût du patron. Par ailleurs, les velléités de se constituer en parti vont se heurter à une franche hostilité de l’église.

Cette période de remous ne sera pas propice au développement du syndicalisme chrétien. Le premier syndicat constitué, le SECI (Syndicat des Employées du Commerce et Interprofessionnels) le sera à l’initiative d’un frère. Il sera fondé à Paris en 1887 et regroupera des employés du commerce et de l’industrie. L’entrée dans le syndicat est contrôlée - il faut être parrainé par deux adhérents - et soumis à une période probatoire.

Si dans la CGT, la question centrale tourne autour de l’autonomie du syndicat par rapport au parti, dans les syndicats chrétiens le problème est celui de l’autonomie par rapport au patron. Ils devront, en outre s’identifier et se faire reconnaître pour ne pas être amalgamés avec les « syndicats jaunes » qui ont souvent la faveur des instances patronales et d’une partie du monde catholique. La CGT les accuse de rompre l’unité ouvrière. La charte d’Amiens ne leur permet-elle pas d’être dans la CGT, libres de leurs convictions religieuses ?

Ce n’est finalement qu’en 1919 que les syndicats chrétiens se fédèreront dans la CFTC. Ils sont alors 350 syndicats regroupant essentiellement des employés et des femmes.

Face à la montée du syndicalisme socialiste, l’église et le monde chrétien pousse donc à la mise en place de syndicats chrétiens, si possible mixtes. L’objectif est de contrer le concept de lutte de classe pour lui substituer celui de collaboration de classe. Les patrons sont appelés à être plus « sociaux », d’où l’apparition de patrons « paternalistes ». Mais les ouvriers chrétiens n’en ont pas moins des intérêts divergents de ceux des patrons chrétiens. Il s’ensuit une lutte pour leur autonomie qui n’est pas toujours du goût des patrons et de l’église et qui favorise parfois l’existence de « syndicats jaunes ».

Suite : 1.3) Trois acteurs pour une ébauche de rapports sociaux prenant en compte les droits collectifs