Nous avons à ce stade déjà beaucoup parlé du mouvement ouvrier. Mais traiter des relations sociales, c’est aussi parler des autres acteurs que sont le patronat et l’Etat. Parlons d’abord du patronat.

Alors que le monde ouvrier s’organise ou tente de s’organiser pour défendre ses intérêts collectifs on pourrait imaginer le patronat faisant de même de son côté. Il n’en est rien.

Robert de Lamennais décrivait le libéralisme comme « le renard libre dans un poulailler libre ». Il est à ce titre normal que les poules aient tenté de s’organiser pour échapper au renard, voire pour le chasser du poulailler. Comme le dit Henri Weber : « de l’addition de leur faiblesse peut naître une grande force qui tiendra le patron en respect ». Mais les renards eux n’expriment pas vraiment le besoin de s’organiser avec d’autres renards qui pourraient bien manger leurs Å“ufs. En fait, la loi qui leur interdit de s’organiser ne les dérange guère.

Ce qui incitera le patronat à se structurer, ce ne sont pas les tentatives d’organisation ouvrière mais davantage leur propre opposition au libre échangisme. La France est un pays colonial qui vit sur une rente de situation, bien à l’abri de ses frontières. En fait, les patrons réputés individualistes se découvrent des aptitudes à l’organisation collective pour se protéger, dans leur branche, contre la concurrence étrangère. En dehors de leur branche, ils sont plutôt pour une libre concurrence sur les produits qu’ils consomment.

Les premières organisations sont certes officieuses mais peu inquiétées par les pouvoirs publics. En 1884, une des premières organisations à se déclarer sera le fameux Comité des Forges qui deviendra plus tard l’UIMM en fusionnant avec le comité des houillères. Comme les syndicats ouvriers, les organisations patronales s’organiseront par métiers. En revanche, le patronat, légaliste, aura une vision restrictive de la loi, considérant, conformément à l’article 2 que la CGT, interprofessionnelle, est illégale. En fait, le patronat n’aspire pas à se confédérer et à sacrifier une once de sa souveraineté au profit d’une structure sensée représenter l’intérêt commun de membres n’ayant pas les mêmes préoccupations et se retrouvant, de fait, souvent en concurrence.

Sybille Gollac dans son mémoire cite trois causes qui conduisent à la structuration du patronat :

  • L’apparition d’un syndicalisme de combat appelant clairement à l’abolition du patronat et du salariat
  • L’Encyclique Rerum Novarum, précédemment citée, qui appelle à une collaboration de classe, c'est-à-dire à un dialogue entre syndicats patronaux et salariés.
  • L’intervention de l’Etat sur le terrain social, que nous verrons plus en détail par la suite.

La première préoccupation des organisations de branches sera de créer des assurances mutuelles contre les grèves de salariés injustifiées. La notion de grève injustifiée sous-entend a priori que certaines grèves pourraient l’être, renvoyant ainsi à la responsabilité de l’employeur évaluée par ses pairs. Cela constitue une évolution notable. De fait, l’UIMM se donnera pour mission de conseiller ses membres en matière de politique sociale. Mais, la mise en place d’organisation n’est pas synonyme de dialogue social. La tendance sera plutôt à favoriser les « syndicats jaunes ».

Un autre élément majeur qui poussera à la structuration du patronat sera la mise en place de l’OIT (Organisation Internationale du Travail) par le traité de Versailles de 1919. L’OIT impose en effet de désigner des délégués, employeurs et salariés, en accord avec les organisations les plus représentatives. Si cela ne pose aucun problème côté salarié, en revanche, côté employeurs, cela impose la création de structures représentatives de tout le patronat.

Plus imposée que souhaitée, la CGPF (Confédération Française de la Production Française) est créée en 1919, regroupant 21 fédérations et 1200 syndicats. C’est la puissante UIMM qui gardera longtemps le monopôle sur les questions sociales. Il est cependant difficile de percevoir une stratégie dans l’action de la CGPF. C’est d’avantage l’UIE (Union d’Intérêts Economiques), créé en 1914 qui constituera le groupe de pression privilégié du patronat de l’après guerre. Cette union, véritable outil d’expression publique et de lobbying, se donne pour mission d’éclairer l’opinion et d’influence les acteurs politiques. Son discours porte sur la défense des libertés individuelles et économiques, le maintien de l’ordre social, la consultation obligatoire des groupements intéressés avant la publication de lois économiques et sociales.

Mais, comme l’écrit Sybille Gollac : « le patronat regroupe des industriels de conditions très hétérogènes, et d'origine souvent très modeste. La diversité est individuelle, avec des nuances régionales, une opposition entre la province et Paris, entre le patronat familial traditionaliste et un patronat novateur et dynamique. La concurrence écrase les plus vulnérables. Des conflits idéologiques recouvrent les contradictions économiques, d’une part entre un courant technocratique regroupant des patrons novateurs et un courant corporatiste, plus tourné vers le passé, d’autre part entre ceux qui réfutent toute intervention de l’Etat sur le terrain économique et ceux qui considèrent qu’il a un véritable rôle à jouer ».

De même, l’approche du libre échangisme n’est pas la même, selon les secteurs industriels. La crise des années 30 mettra en évidence, avec les dévaluations les enjeux du commerce extérieur.

Le courant novateur regarde à l’Ouest, outre atlantique. Le groupe « Le Redressement Français » créé par Ernest Mercier en 1925, s’inspire clairement des idées de Taylor et de Ford. Il préconise la concentration des entreprises.

Nous nous inspirons ici d’un extrait de la thèse de Cybille Gollac :

Il faut noter que si son organisation n’est pas très élaborée, le patronat dispose néanmoins de moyens de contrôle et de pression sur l'appareil d'État, plus discrets mais souvent plus efficaces que ceux du salariat :

  • La panoplie des armes économiques : tirs de barrage pour stopper net le cartel
  • L'Union des Intérêts Economiques est aussi une caisse électorale. C'est un écheveau compliqué. Les liens entre politiques et patrons débouchent sur des scandales qui éclaboussent la gente politique (Pagnol, Topaze, 1928)
  • Un réseau d'intérêts unit l'argent aux grands corps de l'État. Les ministres passent, les hauts fonctionnaires restent. Les grands corps sont recrutés surtout dans la classe dirigeante : études longues et chères, rôle des relations familiales et mondaines. Plusieurs hommes d'affaires entrent en politique, comme Louis Loucheur ou François de Wendel.

D'autre part, l'accès des hauts fonctionnaires à la tête des entreprises les plus importantes se consolide dans la banque avec les inspecteurs des Finances, dans l'industrie avec les polytechniciens. Beaucoup ne rompent pas avec leurs administrations d'origine ou avec l'État, qui sollicite leur avis ou leur concours pour des tâches d'intérêt national. C'est par exemple le cas d'Ernest Mercier, placé à la tête de la Compagnie Française des Pétroles à la demande de Poincaré.

On retiendra du patronat qu’il n’aspire pas à s’organiser et qu’il est réticent à ce que quiconque s’exprime en son nom. S’il s’organise, c’est plutôt pour défendre ses intérêts par rapport à une concurrence étrangère, en faisant pression sur l’Etat. Il préfère d’ailleurs tisser des réseaux d’influences ou investir, le cas échéant la sphère politique. Fort de son droit de propriété, il entend bien rester maître chez lui et attend de l’Etat qu’il joue son rôle de gendarme.

Le patronat social, humaniste, n’entend pas pour autant perdre des prérogatives et du pouvoir.

Suite : 1.3.3) L’État, contraint par la pression à devenir un acteur social