2.2) Lendemains de guerre difficiles… l’acteur collectif se divise
Par Jef Blanc-Gras,
décembre 2006 - Evolution des relations sociales
Laissez votre commentaire...
Le patronat sort de la guerre, discrédité par son attitude pendant l’occupation, de même que la droite traditionnelle. En revanche, la gauche et les syndicats se sont renforcés. Un nouveau parti apparaît, le MRP (Mouvement Républicain Populaire). Il représente la démocratie chrétienne (ancêtre de l’UDF) et regroupe ce qu’il est convenu d’appeler les chrétiens de gauche (les chrétiens de droite se sont plutôt montrés pétainistes).
Les syndicats, CGT et CFTC, participent au CNR (Conseil National de la Résistance) qui élabore un programme. Il est question de l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, de l’organisation rationnelle de l’économie, de planification permettant l’intensification de la production nationale, de nationalisation, de participation des travailleurs à la direction de l’économie.
La gauche sort majoritaire des élections législatives de 1945 et le PC, le PS et le MRP forment un gouvernement dans le cadre de ce qu’on appellera le tripartisme.
Côté syndical, une tentative de constitution d’un comité interconfédéral d’entente (super confédération) avorte. Les communistes de la CGT, redevenus majoritaires, préfèrent parler de fusion, ce que refuse la CFTC. Cela conduira à des crispations et à un durcissement des relations. De son côté, la CGT qui s’est réunifiée en 1943, lors des accords du Perreux, ne parviendra pas à faire cohabiter ses diverses tendances.
Le compromis entre les gaullistes, le MRP, les radicaux, le PS, le PCF et l’ensemble des syndicats ne durera pas très longtemps. Le partage du monde qui s’opère à Yalta, s’il sonne de fait le glas de toute ambition de révolution mondiale, ne remet pas en cause la main mise de l’URSS sur les autres partis communistes. Les grands se sont partagés le monde, par-dessus la volonté des peuples mais pour autant ce n’est pas la paix. Au contraire, la guerre froide s’installe et l’Europe est l’épicentre des rapports est-ouest.
Pour les Etat-Unis, l’Europe représente un enjeu majeur, à la fois économique et politique. La crise a démontré la nécessité d’élargir les marchés à l’exportation et l’Europe qui doit se reconstruire est un marché porteur pour les Etats-Unis. Par ailleurs, il est indispensable de d’avoir un allié solide sur le front de l’Est. La puissance des communistes, qui sortent renforcé de la guerre est une menace. Or, l’Europe sort de la guerre exsangue tandis que les Etat-Unis on largement surmontée la crise et sont devenus la toute première puissance. Ils sont les seuls en mesure de proposer une aide qu’ils savent pouvoir récupérer.
Le plan Marshall sera refusé par les communistes sous l’injonction du Kominform . Pour l’URSS l’aide des Etats-Unis n’est qu’une manœuvre des trusts américains pour assujettir l’Europe et préparer la 3ème guerre mondiale. Il s’ensuivra l’exclusion des ministres communistes du gouvernement Ramadier avec, dans la foulée, les grèves « insurrectionnelles » de 1947, déclanchées par les communistes de la CGT. Ces grèves n’avaient pas pour objectif de prendre le pouvoir (cela n’est plus dans les desseins de Moscou) mais de s’opposer à la main mise des Etats-Unis sur l’économie française.
Dès lors, la scission de la CGT paraît inévitable. Les stratégies en présence se révèlent inconciliables et une ligne de partage se dessine entre d’un côté les pro communistes et de l’autre les anti-communistes, favorable au plan Marshall et prêts à s’inscrire dans le paritarisme et dans ce que l’on appellera le compromis social keynésien.
La CGC (Confédération Générale des Cadres) naît en 1944. C’est une organisation corporatiste qui se constitue, estimant que les intérêts des cadres et de la maîtrise ne sont pas pris en compte par la CGT. Des syndicats de cadres existaient déjà avant la guerre mais leurs revendications n’ont pas été portées lors de l’accord Matignon.
La CNT (Confédération Nationale du Travail) naît en 1945 d’une mini scission avec la CGT réunifiée. Elles regroupent les courants anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires.
En 1947 naît la CGT-FO avec le départ des « amis de Force Ouvrière », la tendance réformiste de la CGT.
En 1948, la FEN (Fédération de l’Education Nationale), constituée en 1946 et rattachée à la CGT, refuse le choisir entre CGT et FO et devient autonome admettant en son sein des tendances (Unité Indépendance et Démocratie, proche du PS, Unité et Action, proche du PC et Ecole Emancipée, proche de l’extrême gauche). Néanmoins FO créera sa propre fédération dans l’éducation nationale : le SNUDI-FO, tandis que la CFTC est également présente avec le SGEN (Syndicat général de l’Education Nationale).
A l’intérieur de la CFTC, une minorité se dégage autour d’intellectuels du SGEN et de militants de la JOC (Jeunesses Ouvrière Chrétienne). En 1964, la CFTC devient CFDT mais les minoritaires maintiennent la CFTC.
Sans toutefois vouloir être exhaustifs nous devons citer une kyrielle de syndicats autonomes, notamment dans la fonction publique, comme la FNSA (Fédération Nationale des Syndicats Autonomes). Il nous faut aussi parler de la CFT (Confédération Française du Travail) qui deviendra plus tard la CSL (Confédération des syndicats libres), essentiellement représentée dans l’automobile. Cette organisation incarne la tradition des « syndicats jaunes ».
Comme nous pouvons le constater, le paysage syndical de l’après guerre est extrêmement morcelé et mu par une force centrifuge qui incite davantage à la scission qu’à la fusion. Dans l’Education Nationale qui pourtant avait refusé de scissionner en 1947, on compte aujourd’hui pas moins de 11 organisations différentes, dont certaines demeurent extrêmement cloisonnées en interne entre les catégories qu’elles fédèrent.
Cette balkanisation ne favorise pas l’adhésion et l’observateur extérieur est en droit de se demander ce qui peut justifier un tel morcellement entre organisations, surtout quand elles se réclament de la même tendance originelle. Plusieurs explications peuvent être avancées :
- Le syndicalisme s’est bâti sur un concept de lutte plus que de dialogue, la victoire de ses idées étant de fait synonyme de la défaite de l’autre. Cela a créé au cours de l’histoire des rancœurs. La logique de l’honneur l’emporte toujours sur celle du compromis.
- Les combats pour la laïcité ont marqué notre histoire et se sont transposées dans le syndicalisme. L’approche chrétienne de la collaboration de classe continue de rendre suspectes les tentatives de compromis.
- Les rapports au politique restent ambigus, qu’il s’agisse des rapports entre le PC et la CGT, entre certaines tendances du PS et FO, entre d’autres tendances du PS et la CFDT, entre l’extrême gauche et les syndicats Solidaires. De même, l’entrisme pratiqué par les différents partis d’extrême gauche dans les différentes confédérations n’est pas neutre dans l’échec de certains rapprochements.
Il est dès lors difficile, alors que, a priori, tous les syndicats poursuivent le même but, de comprendre ce qui relève de stratégies, dont les différences peuvent s’expliquer, et ce qui relève de tactiques, davantage liées à des calculs d’appareils. L’intérêt collectif apparaît morcelé et tous n’entendent pas voir jouer à l’acteur collectif le même rôle.

Télécharger en pdf







Aucun commentaire pour le moment.
Aucun trackback.
Les trackbacks pour ce billet sont fermés.