2.3) De la CFTC de l’encyclique à la CFDT de l’autogestion, une autre approche de l’individu dans le collectif
Par Jef Blanc-Gras,
décembre 2006 - Evolution des relations sociales
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Pourquoi traiter ici, à part de la CFDT ? Parce que l’évolution de cette dernière va conduire à une autre approche du rôle qu’entend jouer le syndicalisme sur la scène sociale, à un autre partage de la responsabilité de l’intérêt général et aussi à une autre place dévolue à l’individu dans le collectif.
En 1945, la moitié des secrétaires d’UD et de Fédérations de la CFTC a entre 25 et 30 ans. Certains membres, du secteur employés, ont été écartés pour leur implication dans la Charte du travail. « La jeune génération ouvrière… est en quête d’une culture syndicale authentique qui ne sente ni la sacristie, ni la cellule » . Elle se plonge dans la littérature anarcho-syndicaliste (Proudhon, Bakounine, Monatte, Pelloutier…).
La CFTC est née, nous l’avons dit, en 1919 d’une volonté de l’église et du monde chrétien de contrer le syndicalisme révolutionnaire et d’opposer à la lutte de classe le concept de collaboration de classe. Il n’est pas étonnant alors que l’ouverture vers les ouvriers, amorcée lors des grèves de 36, en perturbant le dogme, créait des tensions dans l’organisation.
L’unité d’action, impulsée au lendemain de la guerre se révèle difficile. La CGT, majoritairement communiste, souhaite plutôt la fusion, perspective inacceptable pour la CFTC, partisane du pluralisme syndical. Il est à noter que la CFTC a désormais une véritable audience (25% des voix aux élections professionnelles de 1947).
Jusqu’en 1948, les débats vont se centrer sur 3 thèmes : l’orientation doctrinale, le rapport avec la politique, la construction de vastes fédérations d’industrie . Ces débats seront portés par une minorité qui se constitue autour d’un chef de file, issu du SGEN, Paul Vignaux. Cette minorité se retrouve dans « Reconstruction », un groupe de réflexion et d’étude qui publie une revue du même nom. « L’originalité de Reconstruction c’est que l’on y prend les ouvriers pour des intellectuels » , leur proposant des analyses complexes sur des thèmes divers comme l’économie, la sociologie, la politique pour alimenter leur réflexion et les débats en interne.
La méthode anglo-saxonne est le creuset de cette minorité qui voit dans le modèle anglais qui associe les syndicats à la définition des objectifs une alternative au libéralisme et à la bureaucratie. Défenseur de la « Planification Démocratique », ils fréquentent le club Jean Moulin qui se créera en 1958 et qui rassemblent des intellectuels, des politiques, des industriels et des syndicalistes. Ce club inspirera autant le renouveau d’une certaine droite que l’émergence d’une deuxième gauche. Néanmoins, Reconstruction s’en distingue par un rejet des thèses atlantistes.
La minorité de la CFTC finit par fédérer autour d’elle une organisation de plus en plus ouvrière et de moins en moins attachée à la doctrine chrétienne. La CFTC devient CFDT en 1964. Elle oppose au communisme et à la social-démocratie le « Socialisme Démocratique » qui deviendra au début des années 70 le « Socialisme Démocratique Autogestionnaire ».
Désireuse de construire les conditions d’une action unitaire avec la CGT et FO, elle se heurtera à un refus de FO qui accepte de travailler avec elle mais refuse l’idée d’une alliance avec la CGT. Pour la CFDT, il est hors de question d’exclure la CGT. Au contraire, elle souhaite travailler sur son terrain, pour ne pas laisser aux communistes l’exclusivité de la contestation. C’est donc, en définitive, avec la CGT que sera conclu un pacte d’unité d’action.
En 1968, la CFDT apparaît comme une organisation jeune, en phase avec les aspirations des étudiants. Elle se reconnaît dans la crise des valeurs, dans le refus de la hiérarchie, dans l’aspiration à changer un système qui se révèle de plus en plus aliénant. Le socialisme démocratique autogestionnaire se veut une alternative au capitalisme.
L’idée de l’autogestion est, selon Edmond Maire, « une vielle idée neuve » . Elle emprunte à Proudhon et, au-delà , à Fourier. Elle n’est pas en déphasage avec la charte d’Amiens mais ne conteste pas pour autant les idées développées par Marx.
Les autogestionnaires sont clairement anticapitalistes mais réfutent la social démocratie qui réduit le socialisme à une certaine distribution des revenus, à une certaine sécurité devant l’avenir . Ils sont pour la propriété sociale des moyens de production (qui n’est pas synonyme de nationalisation) et pour la planification démocratique, qui sous-entend la prise de décision au niveau le plus décentralisé possible, sans que soit remis en cause l’intérêt général. L’objectif est alors de donner toute sa place à l’individu dans la prise de décision collective en décentralisant les lieux de décision.
Mais pour la CFDT, l’autogestion n’est pas un dogme. Elle se construit en marchant, progressivement, sans trop savoir ce que l’on va trouver, ni comment on va résoudre les problèmes. « Si l’on aime la vie – et comment être autogestionnaire sans cet appétit fondamental ? – il faut aimer son avenir jusqu’en ce qu’il a d’incertain. C’est la nature de cet inconnu qui fait la beauté et qui donne sa signification à notre aventure collective. Puisque rien n’est acquis d’avance, l’avenir est à nous puisqu’il sera ce que nous en ferons. »
C’était sans doute une belle utopie que de penser qu’il serait possible de mobiliser autant de bras qu’il aurait été nécessaire pour ce qui se présentait comme une aventure dont personne n’avait vraiment la même vision.
C’est ainsi qu’aller se poser à l’organisation la question de la transition au socialisme démocratique autogestionnaire qui devait passer par des ruptures, comme la prise du pouvoir par l’union des forces populaires, mais qui ne s’arrêtait pas là et qui devait également se construire au quotidien dans l’action. « Vivre demain dans nos luttes d’aujourd’hui », tel était le thème du congrès de la CFDT de 1973.
Suite : 2.4) Le jeu complexe des acteurs… chacun son scénario

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