Jamais, sans doute, gouvernements n’eurent à mener de front autant de problèmes complexes que ceux de la 4ème république. Cela aurait, à l’évidence, nécessité un minimum de stabilité pour conduire l’ensemble des projets avec un minimum de cohérence…

Le gouvernement provisoire de 1944 à 1947, après avoir pris les mesures d’urgence qu’imposait la situation pour relancer la démocratie et reconstruire les bases de l’économie, se dota, difficilement, d’une constitution construite sur un régime d’assemblées. De Gaulle, qui défendait un exécutif fort, démissionna et la France qui aspirait à plus de démocratie après la période trouble de l’occupation, connue, avec la 4ème république, pas moins de 25 gouvernements en 12 ans. Le plus long dura 16 mois et le plus bref… 1 mois.

Les enjeux étaient pourtant de taille. L’État devait gérer de front : la réconciliation avec l’Allemagne, la question préoccupante des colonies, la guerre froide, la gestion d’une économie qui débordait de plus en plus le cadre du pays, la construction de l’Europe… Tout cela en tenant son rôle nouveau d’État patron.

Ayant mis en place les bases institutionnelles du dialogue social et le paritarisme, l’Etat français, à l’instar d’autres pays européens, aurait pu espérer ne pas avoir trop à intervenir sur la scène sociale. On peut se demander s’il souhaita vraiment laisser toute leur place aux partenaires sociaux, la conception jacobine de l’État restant très prégnante et traversant largement les différents courants politiques. Pour Jean-Pierre Oppenheim « â€¦ l’État n’a pas saisi l’opportunité d’une conjoncture qui était particulièrement propice pour aider à construire un système de relations entre partenaires sociaux, en vue de cogérer les mutations auxquelles l’économie et la société française allaient devoir faire face. » , Il faut toutefois reconnaître que les acteurs syndicaux et patronaux ne se précipitèrent pas sur ces nouveaux outils de régulation, pour diverses raisons que nous examinerons. Néanmoins, la loi sur les conventions collectives de 1950, permettra à nouveau de négocier les salaires ce qui dans une période de forte croissance et de forte inflation forcera au dialogue.

Il faut noter qu’en Allemagne, alors que l’Etat sortait de la guerre discrédité par le nazisme, la reconstruction du pays s’est faite sur la base de relations sociales renforcées, dans le cadre d’une cogestion et d’une recherche de compromis largement acceptées par tous.

Après le départ des communistes, et jusqu’en 1951, le tripartisme fit place à ce que l’on appela la 3ème force, avec une ouverture vers les radicaux et le centre droit. L’objectif était de redresser, dans le cadre du Plan, un pays retombé en 1944 au niveau de 1913. L’aide proposée par les Etats-Unis avec le Plan Marshall dégagea, entre 1947 et 1953 pas moins de 2 milliards de dollars. Mais elle fut aussi l’occasion de tiraillements entre ceux que l’on appela les atlantistes et les autres, au nombre desquels il faut compter, outre les communistes, les gaullistes et certains radicaux. Ainsi, la Communauté Européenne de Défense (CED) qui au départ était une idée de la France, fut finalement rejetée, sous le gouvernement de Mendès France par une majorité pour le moins hétéroclite.

Mais il était difficile, dans les faits, de former une majorité sur des bases aussi improbables : le MRP milite farouchement, avec la démocratie chrétienne européenne, pour l’Europe et pour le compromis social keynésien ; Les radicaux demeurent des républicains laïcs, plutôt nationalistes, jacobins, peu portés sur le collectivisme ; les socialistes se rangent volontiers au keynésianisme, sans renoncer aux thèses de la 2ème internationale et sont favorables à l’interventionnisme de l’Etat ; des gaullistes dissidents accepteront finalement de rentrer au gouvernement sur des conceptions plutôt nationalistes mais proche du MRP au niveau social ; le centre droit se révèle lui plus ouvert sur l’idée européenne mais souhaite diminuer le rôle de l’Etat. Mais tous ces positionnements sont bien sûr à nuancer en fonction des individus, de la conjoncture et des jeux d’alliance.

C’est pourtant sur une question qui fait plutôt l’unanimité que la 4ème république chutera. Tous défendent l’Algérie française. On se souvient de la déclaration de François Mitterrand, alors ministre de l’intérieur du gouvernement Mendès-France : « L’Algérie c’est la France ».

Face à une crise de régime et au risque de coup d’Etat, liés à la situation en Algérie, le président de la république René Coty appellera De Gaulle comme président du Conseil en 1958. Six mois plus tard, la France rentrait dans sa 5ème république.

« Le coût exorbitant de la guerre ainsi que les risques qu’elle fait peser sur les institutions démocratiques du pays réduisent considérablement l’espace de la négociation sociale jusqu’en 1962 » .

Pour De Gaulle, l’Etat doit « conduire l’économie et gérer le social », ce qui a pour effet de déclancher hostilité et méfiance, tant du côté patronal que syndical, devant ce que De Gaulle qualifie lui-même comme « son dirigisme ».

La politique de rigueur, imposée par les finances de la France conduira à une baisse sensible du pouvoir d’achat. L’idée gaulliste sera de mettre en place une plus grande association capital/travail, par la voie de l’intéressement et de la participation. Plus tard Pompidou introduira l’actionnariat ouvrier. Mais tout cela aura peu d’écho chez les partenaires sociaux. Le Plan de stabilisation de Valéry Giscard d’Estaing va tenter une programmation à moyen terme de la politique des salaires.

Les ordonnances de 67 sur la sécurité sociale passent pour être le déclencheur des évènements de 68. En fait, la société française aspire à une bouffée d’oxygène et les réactions de 68 traduisent un problème de société sur lequel on n’a pas fini d’écrire. Sans doute faut-il effectivement y voir un refus de l’autoritarisme et une aspiration à plus de libertés.

Après l’épisode du colonialisme, la France est en retard. Une nouvelle génération d’homme politique émerge, porteuse d’idées nouvelles, largement influencées par les clubs où prospèrent nombre d’intellectuels. Pompidou reprend le concept développé par la CFDT de « nouvelle société » et déclare après avoir été élu : « Mon idée force : la transformation des rapports sociaux en France. Il n’est pas raisonnable qu’en 1969, les rapports entre patrons et salariés soient éternellement des rapports de combat. Il faut établir des mÅ“urs nouvelles, fondées sur l’esprit et le respect des contrats. Il faut faire comprendre au patronat que les syndicats sont des interlocuteurs naturels et qu’ils doivent tenir compte de leurs opinions avant d’agir ».

On assistera alors à une relance des négociations de branches sous l’impulsion de l’Etat, à l’impulsion du premier accord interprofessionnel négocié « pacifiquement », (signé par toutes les organisations) sur la formation professionnelle qui sera par la suite entériné par une loi. Dans le même temps, l’État donne des gages aux syndicats en instituant le SMIC en janvier 1970 et en faisant voter la loi de mensualisation.

En 1974, la France votera pour une « nouvelle droite » qui se réclame du « libéralisme avancé » et qui veut à la fois moins d’Etat mais plus de dialogue social. Le rapport de Pierre Sudreau, qui appelle à accroître la place de l’acteur collectif dans l’entreprise restera cependant dans les tiroirs, faute de pouvoir rassembler une majorité suffisante.

L’État providence des trente glorieuses se substitue aux partenaires sociaux pour imposer par la loi les garanties collectives. Il est sans cesse l’objet de pression de la part des partenaires pour déplacer le curseur du social, tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre. Sa volonté d’établir un véritable dialogue social est de plus en plus manifeste mais se heurte à des résistances fortes de part et d’autre. Les évènements de 68 favorisent une certaine prise de conscience patronale et une réelle volonté de l’Etat de moderniser l’entreprise. Mais les évènements de 68 expriment également une aspiration à un plus grand individualisme que l’Etat ne percevra pas immédiatement.

Suite : 2.4.2) Un acteur patronal qui n’accepte le dialogue que sous la contrainte