Nous l’avons déjà écrit, le patronat, du fait de son attitude pendant la guerre n’a pas vraiment voix au chapitre à la libération. De fait, il ne peut que subir le programme du CNR n’ayant aucun allié dans le gouvernement provisoire.

Le CNPF qui se constitue en 1946 ne sera pas une confédération mais un conseil (Conseil National du Patronat Français). C’est dire si le patronat reste largement individualiste et n’accepte pas de structure contraignante. « Il est d’emblé prévu que le CNPF ne peut contraindre ses membres. Il ne fait qu’assurer la coordination entre les groupements d’adhérents, même s’il est sensé assurer aussi la représentation de tous les patrons » . Mais le CNPF n’est pas monolithique. Comme l’écrit Nicolas Briche, il doit composer, en son sein, avec la CGPME de Léon Gingembre qui a un poids évident, et au-delà de ce bloc conservateur avec « â€¦ des “ ailes marchantes “, incarnées par deux traditions anciennes : la première représentée par le catholicisme social codifié par l’église (Centre Français du Patronat Chrétien, Comité d’Information et de Défense, Union Nationale des Artisans et Travailleurs Indépendants et le Centre des Jeunes Patrons), la seconde incarnant l’idéologie saint-simonienne, véhiculée par les patrons polytechniciens ou centraliens des grandes entreprises, représentée par l’Association des Cadres Dirigeants de l’Industrie »

La présidence du CNPF ira à un honorable patron de PME, déporté à Dachau, mais le véritable pouvoir restera à la commission sociale, tenue par la toujours puissante UIMM.

Comment le patronat français aurait-il pu approuver les nationalisations, véritable atteinte au droit de propriété ? La nationalisation du crédit donne un pouvoir et un moyen de pression considérable à l’Etat qui n’est pas davantage acceptable.

Le patronat subit les Comités d’Entreprise en essayant vainement d’augmenter les seuils. Il traînera les pieds pour les mettre en place et limitera, autant que possible leur rôle à la gestion des activités sociales. Sur la sécurité sociale, il plaidera sans succès pour un système assurantiel (Bismarck contre Beveridge) mais réussira à influencer les artisans et les paysans qui resteront hors du régime général.

Le Plan lui-même rencontre l’hostilité patronale, à la mesure de sa désapprobation de toutes formes d’interventionnisme ou de dirigisme de l’Etat ou de mise en place d’une politique keynésienne. Néanmoins, au fur et à mesure que le capitalisme se remet en route, la position du CNPF sur le Plan s’infléchira. Les milliards du plan Marshall sont une aubaine et l’influence des Etat-Unis, libéraux, n’est pas pour déplaire au patronat qui ne s’inscrira pas pour autant dans la recherche d’un compromis social.

L’attitude de la CGT, pratiquant toujours un syndicalisme de rupture restera un prétexte pour refuser d’envisager un syndicalisme constructif, même avec les syndicats réformistes. Peu à peu, le patronat retissera son réseau d’influence, réussissant même à placer des patrons à la présidence du conseil . Dans les faits, le patronat attend plus du politique que des relations sociales et on peut dire, de ce point de vue qu’il joue sur le même registre que la CGT. Chacun fait pression de son côté sur le politique. De même, le radicalisme de la CGT conforte le patronat dans son refus de négocier qui lui-même conforte la CGT dans son radicalisme.

Résistance est le maître mot qui caractérise le CNPF de cette époque. Au niveau des branches, dans les conventions collectives, il joue à minima. Il résiste à l’échelle mobile des salaires pourtant portée en 1952 par un des siens en la personne d’Antoine Pinay. L’inflation le sert puisqu’elle minimise le salaire réel et qu’elle rend les remboursements d’emprunt plus indolores.

Le paternalisme restera longtemps la forme dominante des relations qu’entretiendront les patrons avec les salariés. Il faut néanmoins noter que le patronat en 1958 préfèrera négocier avec les organisations syndicales la mise en place d’un régime d’assurance chômage (l’UNEDIC) que de voir le gouvernement légiférer. C’est une des premières manifestations concrètes d’un intérêt pour le paritarisme.

En 1968, le CNPF ne se retrouvera pas dans la même situation qu’en 36. D’abord il n’est plus seul face à la CGT avec un gouvernement hostile. L’Etat est aussi parti prenante en tant que patron et puis il y a, somme toute, « du grain à moudre ». Pour Nicolas Briche, « mai 68 va déboucher en fait sur une prise de conscience du patronat, et une prise de conscience de sa politique jusqu’alors trop restrictive et trop conservatrice. » . Le fait le plus marquant des accords de Grenelle sera, sans nul doute, la mise en place de la section locale d’entreprise et du DS (Délégué Syndical), revendiqués par la CFDT. Le syndicat rentre enfin dans l’entreprise…

Le fait que les grandes entreprises soient de plus en plus dirigées par des « patrons salariés », instruits de ce qui se passe ailleurs ; la fréquentation de clubs où se côtoient, politiques, syndicalistes et intellectuels ; le regard porté sur d’autres pays d’Europe avec l’ouverture des frontières ; tout cela concours à un renouveau des idées qui incite le patronat à s’inscrire dans la politique contractuelle. Par ailleurs, en créant la direction générale de l’information, le CNPF marque sa volonté d’en finir avec le culte du silence.

En s’inscrivant dans la logique du donnant-donnant, le CNPF se range au modèle fordien alors même que le premier choc pétrolier va annoncer sa fin.

Suite : 2.4.3) Des syndicats dont la division entretient la confusion sur le rôle de l’acteur collectif