2.4.3) Des syndicats dont la division entretient la confusion sur le rôle de l’acteur collectif
Par Jef Blanc-Gras,
décembre 2006 - Evolution des relations sociales
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Nous avons déjà évoqué la balkanisation du syndicalisme. Nous avons expliqué le pourquoi de ces divisions, nous nous attacherons ici à en expliquer les conséquences.
On peut dire que ces tensions, tant à l’intérieur des organisations qu’entre elles ont paralysé en grande partie l’action revendicative et la possibilité d’imposer le dialogue au patronat.
Les relations détestables, à l’intérieur de la CGT réunifiée ont conduit les militants qui créèrent FO à cultiver pour longtemps un anticommunisme viscéral auquel répondait le mépris dicté par la 3ème internationale pour le réformisme. Cela a pu conduire à des positionnements tactiques, dictés moins par le souhait de faire triompher ensemble la cause commune que par la recherche de l’échec de l’autre. Il fallait à tout prix affaiblir l’autre, réduire son influence et sa « capacité de nuisance ».
Bien sûr l’histoire a prouvé que ces luttes intestines n’ont jamais été fédératrices et ce n’est pas un hasard si les effectifs syndiqués, si prometteurs au lendemain de la guerre n’ont cessé de chuter.
L’observateur extérieur est en droit de se demander pourquoi ne s’est pas constitué un pôle réformiste entre FO, la CFTC et la CGC ? Plusieurs raisons peuvent être avancées à cela :
La CGC, tout d’abord, n’a jamais pesé très lourd et les ouvriers en France ont toujours nourri une véritable défiance pour les cadres. Si elle peut se révéler une alliée dans les négociations, elle ne sera jamais une alliée dans l’action. Or, à cette époque, on négocie peu et la CGC ne compte pas trop sur l’action des ouvriers pour défendre sa cause.
Pour Jean-Pierre Oppenheim , la majorité dans la CFTC ne souhaite pas un trop grand rapprochement avec FO, craignant que cela ne renforce le poids de sa minorité. C’est sans doute vrai, mais les minoritaires eux même ne veulent pas travailler exclusivement avec FO. Ils craignent d’une part que certains militants ne désertent la minorité pour rejoindre FO et, d’autre part, ils estiment qu’ils peuvent en travaillant avec la CGT, affaiblie par la scission, les attaquer sur leur terrain .
La CFTC, tant au niveau de sa majorité que de sa minorité, combat autant le communisme que FO mais alors que l’un veut l’ignorer, l’autre veut l’utiliser. Cela restera longtemps une pierre d’achoppement entre la CFTC et FO. Même plus tard, après la déconfessionnalisation, toute proposition d’action unitaire à 3, avec la CGT, se heurtera au refus de FO, favorable en revanche à une alliance à 2 pour faire contrepoids à la CGT. Alliance que la CFDT refusera préférant, in fine, signer un pacte avec la CGT dans le cadre d’une démarche unitaire dont, il est vrai, elle tirera plus de bénéfice que son alliée et néanmoins rivale.
Les relations entre la CFTC et la CGT ont pourtant rarement été claires. Au lendemain de la guerre, le comité interconfédéral d’entente ne tiendra pas, la CGT ayant la volonté d’absorber l’organisation rivale qui n’entend pas se laisser dévorer. La CGT choisit de dénigrer les dirigeants de la CFTC auprès de la base. C’est du reste une tactique qui se généralisera. L’objectif est de faire l’unité à la base pour que celle-ci contraigne les états-majors à s’aligner sur les positions définies au sommet par la CGT. Cette technique est d’autant plus redoutable que la CGT est l’organisation qui compte, à cette époque, le plus de militants aguerris sur le terrain auquel de jeunes militants peu expérimentés ne peuvent tenir tête. Pas étonnant, dans ces conditions, que FO préfère un isolement qu’elle cultive avec soin.
La guerre d’Algérie aurait pu jouer comme un facteur de rapprochement des syndicats. Ce ne fut pas le cas. Le sujet était délicat, chaque centrale ayant aussi des adhérents de l’autre côté de la méditerranée. Si certaines organisations se positionnèrent rapidement sur l’indépendance de l’Algérie, d’autres durent, là aussi, gérer des divisions en interne.
Avec l’arrivée de De Gaulle, la nouvelle constitution mit un terme au régime d’assemblées. Dès lors, on assiste à une bipolarisation de la politique et la question de l’union à gauche se trouve posée.
Les socialistes sortent affaiblis de l’épisode de la troisième force. La droite qui s’est recomposée et se regroupe derrière De Gaulle a plutôt le vent en poupe (elle gardera le pouvoir pour 23 ans). Dès lors rien n’est possible sans une alliance avec les communistes, qui bien qu’isolés, reste la première force à gauche.
Mais un rapprochement politique à gauche a pour effet immédiat de distendre les liens, pourtant étroits entre FO et la SFIO.
La CFDT qui réfute la social démocratie revendique le socialisme démocratique. Elle se retrouve de fait souvent au coude à coude avec la CGT sur des combats qui, s’ils n’ont pas forcément les mêmes finalités, portent sur le même objet. Néanmoins, les événements de 68 qui bousculent les vieux schémas donnent à la CFDT qui y adhère pleinement, une image qui dérange et qui la rend suspecte à gauche. L’autogestion, cette vielle idée neuve, relève pour beaucoup d’un utopisme dangereux qui détournerait la classe ouvrière des vrais combats en les focalisant sur des chimères.
Il est vrai que la CFDT a tendance à devenir quelque peu une auberge espagnole, un carrefour d’idées, un lieu de débat où vont cohabiter des militants se réclamant des différentes composantes, hétéroclites, de la gauche.
Ainsi, face à l’union de la gauche et à son programme commun dans lequel se retrouve la CGT on trouvera FO dans son refus d’alliance avec les communistes et la CFDT qui, autour de l’autogestion, a bâti son propre projet de société.
FO trouvera dans le paritarisme qui se développe et dans le regain pour la contractualisation porté tant par le patronat que par le gouvernement une place de choix, celle d’interlocuteur privilégié. Pour son secrétaire, André Bergeron « il y a du grain à moudre ».
La CFDT qui considère la victoire de la gauche comme une rupture nécessaire, constituant un élément de la transition au socialisme démocratique autogestionnaire ne se reconnaît pas pour autant dans un programme commun qui ne change pas fondamentalement les structures de la société. Néanmoins, après le congrès d’Epinay , de nombreux militants de la CFDT rejoindront le PS pour renforcer le poids de la gauche non communiste et développer les idées d’une 2ème gauche dans le parti.
La CGT, quant à elle, reste le relais du PC sur le terrain. Elle continuera à mener le combat politique pour faire triompher le programme commun. Mais l’idée de la révolution est déjà loin.
Il ne faudrait pas oublier, dans ce paysage syndical complexe, des militants venus d’ailleurs et qui sont très actifs. Ils sont issus de la 4ème internationale de Trotski et sont organisés en plusieurs tendances. Ils sont farouchement opposés aux communistes de la 3ème internationales et pratiquent dans les différentes organisations une stratégie d’entrisme. Militants chevronnés ils joueront plus tard un rôle fondamental en tant que gardien du dogme pour éviter les rapprochements entre centrales et le glissement vers le réformisme. C’est sans doute à l’intérieur de FO qu’ils tisseront les réseaux les plus influents.
Suite : 2.4.4) La construction des règles du jeu du dialogue social

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