Le patronat, nous l’avons vu, n’évolue en fait qu’à la fin de la période précédemment étudiée. Individualiste, il s’oppose à tout ce qui peut lui être imposé. Difficile, aujourd’hui encore, de lui attribuer une conscience collective.

Face au risque de révolution, au lendemain de la guerre, il ne se remet pas en cause. Il attend de l’Etat qu’il soit ferme et protège la propriété privée, le cas échéant en mâtant la rébellion. Il ne valorise pas la voie du dialogue pour éviter le conflit mais préfère tirer le maximum d’avantages d’une situation qui lui est favorable, quitte, en cas de conflit, à revenir en arrière. L’étape suivante consistant à reprendre de la main droite ce qu’il a été forcé de donner de la main gauche.

Dans les faits, il y a deux sortes de patrons : les patrons dit humanistes, qui gèrent leur entreprise selon des méthodes paternalistes (en bon père de famille) et ceux qui sont moins portés sur les valeurs morales que sur la recherche du plus grand profit. De cette dichotomie découlent des types de rapports sociaux différents.

Les 30 glorieuses contribueront à faire évoluer un peu les mentalités. C’est le principe du fordisme que de savoir répartir les gains de productivité pour acheter la paix sociale et bénéficier, au niveau macroéconomique, des retombées de la consommation. Néanmoins, hormis dans certaines grandes entreprises où les rapports se normaliseront, le syndicat, d’une manière générale, restera l’ennemi. La stratégie de la CGT ne peut que conforter le patronat dans sa position. Comment cohabiter sereinement avec quelqu’un qui veut vous faire disparaître et faire de votre propriété un bien collectif. La CFDT, elle-même, revendique la propriété sociale des moyens de production, ce qui n’est guère plus rassurant…

Dès lors, l’action patronale se bornera au strict minimum de ce que la loi exige, et seulement quand il y a un rapport de force pour l’imposer. Il faut noter que l’Etat ne s’est jamais véritablement donné les moyens de faire appliquer les lois sociales. Le patronat répondra par la négociation – hormis pour les négociations obligatoires mais sans obligation de résultat – seulement quand celle-ci lui sera imposée par le rapport de force. Pas étonnant dès lors, que dans le syndicalisme français et chez les salariés, reste fortement ancrée l’idée que rien de sérieux ne peut être obtenu sans la lutte et que, toute autre forme de compromis est par nature suspect.

Plus tard, dans les années 70, pour les raisons que nous avons évoquées, le patronat semblera découvrir les vertus du dialogue social et l’intérêt d’explorer un champ libre entre la loi et le conflit. L’idée selon laquelle il pourrait y avoir un intérêt à s’intéresser à ce qu’il conviendra d’appeler les Ressources Humaines a finalement traversé l’Atlantique.

Mais quand le patronat parle de dialogue, quand il s’intéresse à la négociation, il en devient suspect pour les syndicalistes qui défendent la lutte de classe. Négocier, c’est admettre un compromis, ce qui sous-entend le renoncement. Le donnant-donnant consiste en un échange. Comment après quasiment deux siècles de défiance, de lutte à couteaux tirés, nourries d’espoirs de revanche et de reddition en rase campagne, accepter l’idée d’un « deal » sans passer pour un traître à la cause ? D’autant que dans ce marché il n’y a pas égalité de force. D’autant que les effectifs syndiqués baissent. D’autant enfin que dans les évolutions qui se profilent, les lieux de pouvoir se déplacent, l’avenir devient plus incertain, les garanties de tenir les engagements reposent sur des facteurs de moins en moins maîtrisés.

En devenant MEDEF, l’ancien CNPF semble vouloir ouvrir un espace. L’Entreprise peut avoir les caractéristiques d’un bien commun. Encore faut-il avoir la volonté de donner du sens au mot…

Suite : 1.3) Les syndicats englués dans de vieilles querelles…