2.1) Evolution de l’économie… la mondialisation
Par Jef Blanc-Gras,
décembre 2006 - Evolution des relations sociales
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Difficile de parler de crise quand une situation s’installe. Il parait plus opportun de parler de cycle de Kondratieff. Le concept découvert par cet économiste russe lui valut le goulag car il remettait en cause la théorie marxiste selon laquelle le capitalisme était condamné par le fait de la logique d’accumulation. Pour Kondratieff, au contraire, une régulation s’opérait. Le cycle d’un demi-siècle comporterait une phase d’expansion, dite phase A et une phase de ralentissement ou de déclin, dite phase B. Ainsi, comme le phénix, le capitalisme renaîtrait toujours de ses cendres. On mesure ce que cette découverte eut d’hérétique dans le pays de la révolution.
Mais si Kondratieff ne donnait pas beaucoup d’explications à l’origine de ces cycles, Schumpeter avança des hypothèses intéressantes. Les phases d’expansion seraient dues aux grandes inventions qui donnent naissance à ce qu’il appelle des « grappes d’innovations » dans de multiples domaines. Ainsi cite-t-il la machine à vapeur, les chemins de fer, l’électricité, l’automobile et aujourd’hui l’informatique. « Ces grandes innovations seraient appropriées par les innovateurs qui en tirent de nouveaux produits, de nouveaux procédés… qui renouvellent le système productif et lui ouvrent de nouveaux champs d’activité. » . La phase A créait des opportunités en terme d’investissement et des sources de profits. L’épuisement de ces opportunités provoquerait un retournement de cycle et l’entrée dans la phase B correspondrait à une longue période de purge. Selon les tenants de ces thèses, nous devrions rentrer dans un nouveau cycle de Kondratieff avec l’économie de l’information, les innovations majeures étant la fibre optique et la biotechnologie.
De fait, si l’on admet cette notion de cycle, il faut considérer que le passé est bien mort et qu’il est vain d’attendre le retour de ce qui a constitué les 30 glorieuses. Des mutations profondes se font jour auxquelles les solutions du passé ne pourront apporter des réponses satisfaisantes. Mais au-delà , ce qui a fondé l’âme du mouvement ouvrier, cette lutte contre le capitalisme dont il devait avoir raison puisque Marx avait fait de la victoire une donnée historique, tout cela s’effondre et oblige à repenser le rapport même avec l’ennemi traditionnel.
Les régulationnistes attribuent la fin des trente glorieuses à la crise de la régulation monopolistique et de la croissance fordiste. Les économies d’échelles conduisent à la constitution d’oligopoles selon le scénario marxiste de l’accumulation. L’État providence contrarie la paupérisation prophétisée par Marx, au contraire, les salaires augmentent tandis que l’accumulation du capital conduit à une baisse de sa productivité. La productivité du travail baisse pour sa part du fait d’un rejet par les salariés de l’organisation traditionnelle de l’activité, considérée comme aliénante, ce qui génère des conflits, de l’absentéisme, du turn-over.
Ce que l’on désignait sous le vocable de classe ouvrière constitue de plus en plus un salariat hétérogène. D’un coté des OS, travailleurs à la chaîne sans qualification, de l’autre des employés, des techniciens, des cadres, plus impliqués dans la conception, dont les conditions de travail sont relativement bonnes et les salaires plus attractifs. La faible motivation des OS contribuera de fait à la baisse de productivité.
Le choc pétrolier ne sera que le révélateur d’une crise plus profonde du capitalisme qui marquera aussi l’incapacité des politiques keynésiennes à répondre à ce qui n’était pas qu’une crise conjoncturelle caractéristique des cycles de Juglar .
Face à des territoires qui devenaient trop étroits le capitalisme prit un essor international avec la mondialisation de l’économie et sa globalisation. La baisse des coûts de transport et des communications rendent aujourd’hui possible la décomposition internationale des processus de production. L’entité de production n’est plus la nation mais le « village planétaire » selon l’expression de Marshall McLuhan.
La mondialisation qui caractérise notre économie se décline dans plusieurs domaines complémentaires. Nous nous inspirerons ici d’un article des « publications de l’Observateur Cetelem » qui liste les différents volets de la mondialisation.
- La mondialisation de la finance avec la déréglementation des marchés liée à la faillite en 1971 de Bretton-Wood et l’abandon de la convertibilité dollar-or dont la conséquence sera le passage de parité fixes à un taux de change flottant. Les outils modernes de communication font que l’information circule en temps réels et que de fait le soleil ne se couche jamais sur l’empire de la transaction monétaire. Chaque année c’est 20 fois le PIB mondial (de 30 000 Mds de $) qui est échangé. Le marché voit aussi apparaître de nouveaux investisseurs avec les fonds de pension au début des années 80, qui disposent de moyens conséquents pour imposer leur loi au marché et pousse d’une recherche de productivité du travail à une recherche de productivité du capital. Le taux de capitalisation par les investisseurs étrangers en France est de 35 % contre 6 % aux USA et 9 % en Angleterre.
- La mondialisation des entreprises, qui tendent à localiser leur activité là où les coûts sont les moins élevés ou les ressources plus abondantes. Le siége n’est souvent qu’une structure légère implantée, généralement dans le pays d’origine.
- La mondialisation de la société, par une perte d’identité culturelle au profit d’une culture standardisée (le plus souvent made in USA).
- La mondialisation des relations internationales. Les plus grands Etats se sont dotés d'institutions internationales afin de réglementer les modalités de leurs coopérations, voire de leurs dissensions : FMI, GATT, ONU, CEE, bureau international du travail, banque mondiale, OCDE, OMC… Tout cela limite singulièrement les marges de manœuvre des Etats qui abandonnent de fait une part de leur souveraineté
- La mondialisation de la communication, avec des outils comme Internet
Tout cela conduit à des économies d’échelles transnationales avec fermeture d’unités de production, ou à des délocalisations d’activités industrielles vers des pays émergeants à faible coût de main d’œuvre et dont la relative stabilité politique permet d’accepter les risques. Parallèlement on assiste, au niveau national, à des externalisations d’activités vers des entreprises spécialisées ou vers une sous-traitance caractéristique d’un moins disant social.
Sous-traitance, recours à la précarité de l’emploi, alimentent un marché secondaire dit des outsiders selon la théorie économique de la segmentation. Cela nous distingue de précédentes crises dans lesquelles les situations de chômage étaient ponctuelles. Ici, nous sommes dans une situation qui s’installe avec une croissance, certes affaiblie, mais réelle, une progression du pouvoir d’achat ralentie mais qui persiste tandis que le chômage ne se résorbe pas et que l’exclusion augmente. C’est le fruit d’une croissance intensive qui a persisté en France après les trente glorieuses (si l’on excepte la période 1997-2002).
Mais l’évolution majeure de ces trente dernières années, c’est sans doute l’affaiblissement de l’Etat dans son rôle de régulateur. L’internationalisation du marché a rendu vaine toute politique Keynésienne qui n’a d’intérêt que dans un marché fermé. Les Etats se révèlent incapables de gouverner des sociétés complexes dont ils ne maîtrisent plus les ressorts ni les interdépendances. D’où l’idée qui se développe d’une forme de gouvernance dépolitisée associant d’autres acteurs à la recherche de l’intérêt général, à la construction de nouvelles solidarités à différents niveaux. Cette approche milite également pour une décentralisation des instances de dialogue à un niveau territorial interprofessionnel .
Les évolutions économiques percutent bien sûr les organisations syndicales. Les solidarités qu’elles incarnaient au niveau de l’entreprise étaient structurantes, celles qu’elles assuraient au niveau des instances paritaires, comme la protection sociale, étaient un prolongement logique de la vie au travail. Aujourd’hui, face à la segmentation du marché du travail, les organisations syndicales passent pour des institutions qui défendent les salariés des grandes entreprises ou du secteur protégé, là où sont leurs effectifs, se coupant de fait des salariés les plus vulnérables. C’est pourtant ces salariés qui auraient le plus besoin d’être représentés.
Suite : 2.2) Evolution des aspirations des salariés vers plus d’autonomie

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