3.3) Des conceptions différentes de la négociation
Par Jef Blanc-Gras,
décembre 2006 - Evolution des relations sociales
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Parler de dialogue social, c’est parler de négociation. Or, on ne peut aborder ce thème sans évoquer le positionnement des uns et des autres sur le sujet et le rôle qu’ils entendent jouer dans la négociation collective.
Pour le patronat, la négociation est, sans aucun doute, une solution pour éviter les conflits longs et coûteux. Aujourd’hui, dans le cadre de démarches défensives, la négociation c’est d’abord pour troquer « intelligemment » des reculs sociaux, dont la justification évoquée est une adaptation à la concurrence, contre des garanties au niveau de l’emploi, de la formation ou de la rémunération.
En ce qui concerne les syndicats, il convient de les classer en trois groupes. Nous retiendrons ici l’analyse de Patrick Chalmel de l’IST (Institut Supérieur du Travail). Pour lui, il convient de considérer le positionnement des syndicats « …à la fois sous l’angle des conceptions de la négociation véhiculées par chaque identité syndicale et les positions de principe adoptées sur l’accord majoritaire ».
Ainsi, pour la CGT, les Syndicats Solidaires, la FSU et la CNT, l’accord serait avant tout le résultat de l’action. Héritier du syndicalisme révolutionnaire, pour eux la négociation n’a guère d’importance, le patronat ne recule que sous la pression du rapport de force exprimé par l’action. L’accord n’a pas d’autre utilité que de constituer un « cliquet » garantissant qu’il n’y aura pas retour en arrière. Il ne vaut pas engagement pour le syndicat qui reprendra l’action quand il aura refait ses forces.
Pour les réformistes de la CFDT, de FO et de l’UNSA, l’accord mesurerait le rapport de force à l’instant « t ». Pour eux, la négociation précède l’action qui n’est envisagée que s’il y a échec des négociations. La grève est l’ultime recours. On évitera, a priori, la démonstration du rapport de force, même si celui-ci est sous-jacent. C’est du rapport de force, construit autour de l’adhésion aux revendications et de la menace potentielle en cas d’échec que dépend le résultat de la négociation. Dans ce schéma, l’accord engage les signataires, tout au moins pour une certaine durée. Représentant une étape, il ne constitue pas cependant un caractère définitif.
Pour la CFTC et la CGC, l’accord, fruit d’une négociation, viserait à l’équilibre du contrat de travail ou à l’application de la justice. Nous sommes là , comme nous l’avons déjà évoqué, dans une logique de complémentarité et non de lutte de classe. L’accord vise à l’équité et le rapport de force à pour objet d’amener l’interlocuteur patronal à la table des négociations. Dans ce schéma, comme dans le précédent, l’accord vaut engagement des 2 parties.
On comprend bien que les deux dernières approches sont conciliables, mais qu’elles le sont difficilement avec la première.
Une fois l’accord signé par le courant réformiste, le courant protestataire criera à la trahison, d’autant plus fort que l’accord sera minoritaire et aura tout intérêt à démontrer que l’accord est mauvais pour justifier son positionnement et préparer les prochaines échéances électorales. Il peut trouver un intérêt à rester dans les tribunes, applaudissant à chaque dérapage qui confortera sa position et laisser les signataires, qualifiés de naïfs, se débrouiller seuls, face à un patron, peu incité à respecter ses engagements. Le cas échéant, si la conjoncture est favorable à un rapport de force, il poussera à l’action pour remettre en cause l’accord, ce qui mettra les réformistes, engagés par leur signature, en position délicate. Un engagement dans l’action les discrédite auprès de l’employeur, un non-engagement les discrédite devant les salariés. Par ailleurs, les éventuelles concessions de l’employeur, font la démonstration qu’il était possible d’aller plus loin. Cela les discrédite comme négociateurs, et ne peut que les inciter à souhaiter de la fermeté de la part du patron.
Ce jeu ambigu à plusieurs bandes explique que les positionnements des uns et des autres ne sont pas toujours dictés par la hauteur des résultats obtenus dans un contexte donné.
Il faut rajouter que, dans un contexte où les accords sont plutôt défensifs ou, au mieux, de type donnant-donnant, les protestataires bénéficient d’une prime qui ne les incite pas à évoluer, même si leur action apporte peu de résultats en définitive. Les salariés ont bien intégré cette partition des rôles : d’un côté ceux qui négocient et qui signent, de l’autre ceux qui protestent et s’opposent aux évolutions. Les seconds pouvant être identifiés à ceux qui créent le rapport de force (il serait effectivement faux de dire qu’ils n’y participent pas). Ainsi, selon un raisonnement simple, il serait opportun de voter pour ceux qui s’opposent, pour donner du rapport de force à ceux qui négocient… mais qui, du même coup, s’affaiblissent, ne peuvent pas être majoritaires et peuvent être confrontés à un problème de survie. Ils seront alors poussés, eux-mêmes, davantage à la surenchère et à la démagogie qu’au courage dont l’expérience prouve qu’il est rarement récompensé.
Suite : 3.4) Entre une ardente nécessité de s’impliquer plus et la réticence à changer de rôle

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