2.1) Histoire de l’entreprise, de l’administration d’Etat à la S.A
Par Jef Blanc-Gras,
décembre 2006 - Evolution des relations sociales
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France-Télécom est à la fois une entreprise récente et une vieille administration. L’administration des PetT apparaît, en effet, en 1876 avec la mise du télégraphe sous tutelle de la Poste. Le téléphone qui voit le jour en France en 1879 est nationalisé en 1889. Le néologisme « télécommunications » date, lui, de 1904 et ce n’est qu’en 1988 que l’entreprise prend le nom de France-Télécom.
Longtemps considéré comme un gadget, un objet de luxe sans grande utilité, le téléphone mettra du temps à supplanter le télégraphe, dont l’utilité publique est manifeste. L’État investira peu dans cette nouvelle technologie.
La mise sous tutelle de la Poste ne sera pas du goût des ingénieurs et des techniciens qui, en prise directe avec le progrès, se sentent bridés par une hiérarchie administrative bureaucratique. Dès le départ on distingue trois catégories : « les demoiselles du téléphone » qui sont des employées chargées de mettre les clients en relation, les techniciens et les ingénieurs dont les fonctions sont essentiellement techniques. L’autorité, en revanche, revient aux administrateurs.
La 1ère crise du téléphone survient en 1920. Si l’automatisation a commencé, la France accuse du retard. Pour l’État, les télécom sont un service fiscal. Il n’y a pas d’investissements conséquents. Ainsi, dans un rapport, Henri Fayol préconise, dès 1921 la dénationalisation des télécom. En fait, une certaine autonomie sera donnée aux PTT en les dotant en 1923 d’un budget annexe. L’administration doit équilibrer ses recettes (qui ne sont pas des impôts) et ses dépenses. Elle peut s’endetter. Le caractère industriel et commercial est, de fait, reconnu.
Le CNET (Centre National d’Etude des Télécom) est créé en 1944 et la DGT (Direction Générale des Télécom) en 1946. Peu à peu, les télécom gagnent une certaine autonomie par rapport à la Poste, confirmée en 1970, quand la DGT aura son budget propre.
Il faudra attendre le Vème Plan (1966-1970) pour que le téléphone soit considéré comme un facteur du développement économique et le VIIème Plan, en 1975, pour qu’il devienne une priorité. Nous sommes alors encore à l’époque du « 22 à Asnières » où, « la moitié de la population attend le téléphone et l’autre moitié la tonalité » .
Les années 70 sont l’époque de ce que l’on appellera en interne le « Delta LP ». Elles seront également le théâtre de la plus grande grève des PTT, sous fond de menace de démantèlement de l’entreprise. La séparation de la Poste et des Télécom serait le prélude d’une privatisation souhaitée par le pouvoir en place. La privation sera repoussée mais la séparation entre les deux entreprises deviendra chaque jour plus effective.
Les mutations dans l’entreprise sont importantes mais il y a un véritable sentiment d’appartenance, une culture forte, la fierté de relever des défis dans le cadre d’une mission de service public affirmée. La population est jeune et pleine d’enthousiasme. Par contre, les investissements importants, la nécessité de construire vite le réseau marquent le début d’une sous-traitance, vécue par les services techniques comme une intrusion. Par ailleurs le personnel attend une reconnaissance de sa spécificité. Les techniciens revendiquent un statut.
Les opératrices, avec l’automatisation, sont sorties du taylorisme pour rejoindre de nouveaux métiers, au commercial et dans des services de back office où le travail est moins prescrit. Les techniciens sont jeunes, bien formés et très autonomes. Les cadres et les ingénieurs sont appelés à faire moins de technique et plus de gestion.
L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 marquera des évolutions liées au statut de la fonction publique et à la volonté de l’entreprise d’introduire une forme de management participatif, en rupture avec une organisation très militarisée. L’époque est à la formation, à l’innovation. Le personnel, qui a conscience des défis, se mobilise, s’investit mais attend une reconnaissance que ne permet pas le statut de la fonction publique avec ses règles égalitaristes et sa bureaucratie.
Mais en 1985, les USA cassent le monopole de leur opérateur traditionnel ATT et entendent bien se lancer à la conquête d’une industrie mondialisée et particulièrement porteuse. La déréglementation se met en route et la Grande Bretagne emboîte le pas en privatisant British Télécom.
De fait, la situation de monopole des Télécom est soumise à une double contrainte. La première est idéologique est s’appelle déréglementation, la seconde est technologique et sert la première. Le téléphone ne transporte plus seulement de la voix mais des données dont le transport échappe au monopole. Le mode de transmission n’est plus seulement le câble ou le réseau hertzien, facile à maîtriser, mais aussi le satellite. Déjà on assiste à des déménagements de siéges sociaux d’entreprises vers le Royaume Unis pour bénéficier de tarifs plus avantageux car non « péréqués » .
Cette situation nouvelle contraindra l’entreprise à revoir son statut en 1990. Elle deviendra EADP (Etablissement Autonome de Droit Public), sans capital et avec une forte mission de service public. L’État fixe le cahier des charges. Le budget s’inscrit dans un contrat de plan à 3 ans. Le politique agit sur les orientations (plan) et le contrôle du cahier des charges au travers de la commission supérieure du service public. Les élus locaux et les usagers sont concertés dans des commissions départementales prévues à cet effet. On peut parler d’autonomie sous contrôle.
Le personnel pour sa part restera fonctionnaire d’Etat avec un titre II dérogatoire permettant de prendre en compte les spécificités de l’entreprise et de son personnel. Cela conduira à une application du principe des critères classant. Les différentes fonctions seront décrites, rassemblées dans une liste de fonctions repères et pesées. A chaque fonction correspondra un niveau qui correspondra à un grade. Là où il y avait environ 110 grades il n’en demeurera que 11. Alors que chacun détenait un grade par son concours, indépendamment de la fonction réelle, la phase dite de reclassification, consistera à proposer à chacun le grade correspondant à sa fonction réelle, détenu à l’instant t. Même si personne ne peut perdre dans l’opération et si globalement les gains sont significatifs, cette réforme bouleverse les identités professionnelles et sera très mal vécue par le personnel qui, après plusieurs années de management participatif, attendait beaucoup.
La reclassification sera effective en 1993 mais, déjà , en 1996, il est question de changer de statut. Les Télécom sont dans la tourmente. Les fusions, absorptions, et autres participations croisées se multiplient qui poussent à doter l’opérateur historique d’un capital. Le jeune statut d’EADP cède la place au statut de SA. Le personnel, en compensation, bénéficiera d’une possibilité de départ anticipé, à 55 ans, dans des conditions avantageuses, de 1996 à 2006. En 1997, le capital sera ouvert.
La croissance s’accélère. La téléphonie mobile connaît un essor inattendu et l’Internet semble ouvrir des perspectives infinies. La bourse s’emballe, France-Télécom achète l’opérateur mobile Orange au plus haut et c’est la redescente brutale après la crevaison de ce que l’on a appelé « la bulle Internet ».
France-Télécom se retrouve dans une situation critique et doit son salut au fait que l’Etat soit l’actionnaire majoritaire. Sa dette en 2003 est de 50 Md€ ce qui en fait la deuxième entreprise la plus endettée. Elle s’élève au 31/12/2005 à 47,8 Md.
La dernière étape concerne le passage de l’Etat au-dessous de la barre de 50% avec la garantie pour les fonctionnaires de le rester quel que soit le niveau de participation de l’Etat.
Ces dernières années auront été marquées par une diminution sensible des marges de négociation à tous les niveaux et par des réorganisations de services incessantes qui apparaissent à chaque fois comme des étapes.
Si France-Télécom reste l’opérateur intégré de référence en France et en bonne position au niveau européen (il est le premier européen sur l’ADSL et le deuxième mondial après la Chine), il n’en demeure pas moins qu’il doit faire face à une concurrence sans merci.
L’annonce de 17 000 suppressions d’emplois et le doublement des dividendes n’ont, pour l’instant, pas convaincu les actionnaires. Ce climat d’incertitude pèse naturellement sur les relations sociales.
France Télécom compte aujourd’hui 200 000 salariés dont 50% hors de France. Sur les 100 000 emplois en France on compte quelques 80 000 fonctionnaires et 40 000 emplois concernent la vente.

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