1.1) Quand la révolution des droits de l’homme s’oppose à l’émergence des droits collectifs
Par Jef Blanc-Gras,
décembre 2006 - Evolution des relations sociales
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Les révolutionnaires de 1789 et des années qui suivirent, s’inspirèrent fortement du contrat social de Rousseau. Pour Célestin Bouglé (1), « le contrat social » pèse plus lourd dans l’esprit des auteurs de la révolution que « L’esprit des Lois » de Montesquieu.
La loi Le Chapelier du 17 juin 1791 est en tout point conforme à ce « contrat social » : « Il n’y a plus de corporation dans l’État, il n’y a que l’intérêt particulier de chaque individu et l’intérêt général. Il n’est permis à personne d’inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de corporation »
Cette approche philosophique de l’intérêt général ne contredit pas les diverses approches économiques qui annoncent l’émergence du libéralisme. Il convient de noter que ce terme n’a pas à cette époque la connotation que nous lui connaissons aujourd’hui et que cette notion s’oppose essentiellement au mercantilisme (2) de l’ancien régime. Ainsi, il est difficile, a posteriori, de savoir à qui la loi le Chapelier fait la part la plus belle…
Pour les Physiocrates du docteur Quesnay, l’État à un rôle à jouer, c’est entendu. Il est attendu sur l’instruction, sur l’administration au sens large (notamment toutes opérations destinées à rendre possible ou à faciliter la culture de la terre) voire sur les taux d’intérêts. En revanche, les physiocrates affirment leur foi dans l’ordre naturel en disant que « le maximum de prospérité sera spontanément atteint pour peu que les hommes soient libres et éclairés ». Quesnay ne disait-il pas : « Si j’étais roi, je ne ferais rien ».
Certes, les physiocrates auront davantage influencé Rousseau - qui ne pouvait concevoir, même en rêve, l’ouvrier serviteur d’usine - qu’ils n’influencèrent les « modernistes » de l’après révolution. Mais le fondateur de l’économie libérale moderne, le Britannique Adam Smith, ne contredit pas, bien au contraire, la précédente doctrine sur la nécessaire limitation du rôle de l’État sur le terrain économique. C’est la libre entreprise, permettant l’enrichissement personnel, qui assurera l’enrichissement de la nation et le progrès social. Adam Smith écrit : « Tout en ne cherchant que son intérêt personnel… (l’individu)… travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour la société que s’il avait pour but d’y travailler… » . Avec lui naît le « concept de la main invisible », clé de voûte de la pensée libérale.
Pour Célestin Bouglé, le mot d’ordre qui se dégage du contrat social, décliné par la loi Le Chapelier, c’est l’individualisme à tout prix, sans réserve ni mesure. Pour lui : « la philosophie du XVIII ème siècle a déchaîné sur la France, au risque d’y rendre impossible toute organisation, un esprit de liberté orgueilleux, rogue, toujours prêt aux revendications et jamais aux concessions » . Cette analyse, faite en 1932, n’est pas contredite par les écrits de Philippe D’Iiribarne dans la logique de l’honneur.
Pour Pierre Rosanvallon , « cette façon de penser l’intérêt général disqualifie les corps intermédiaires ». Elle les disqualifiera pour longtemps puisqu’il faudra attendre 1884 pour que les syndicats soient autorisés et 1901 pour voir apparaître les associations. Il est vrai que les corporatismes symbolisaient l’ancien régime. Ne disait-on pas pendant la révolution : « Toutes les corporations tendent vers l’aristocratie » ? En ce sens, sans doute, qu’elles pouvaient être génératrices de privilèges et facteurs d’inégalités.
Cette conception de la séparation entre l’intérêt général et l’intérêt particulier, interdit pour longtemps, et encore aujourd’hui de penser l’intérêt général comme un possible compromis entre des intérêts particuliers. Dès lors, les syndicats en gagnant leur reconnaissance n’ont pas acquis le statut de corps intermédiaires. S’ils constituent de fait une brèche dans le système individualiste, cher à la révolution française, ils sont encore considérés aujourd’hui par certains comme une atteinte à la liberté individuelle et à l’autorité de l’Etat. Le Jacobinisme, tout comme le libéralisme, s’accordent assez mal du syndicalisme.
Les syndicats devront lutter contre les patrons et contre l’Etat pour être reconnus. Cela donnera à leur lutte une couleur politique. Mais Ils auront aussi à lutter, en interne, pour leur autonomie vis-à -vis des partis.
Tout cela amènera une certaine confusion, sur la place de chacun, qui perdure aujourd’hui.
(1) Célestin Bouglé (1932) Socialisme français. Du socialisme utopique à la révolution industrielle ». Armand Colin. Paris P.10 (Texte intégral source Internet)
(2) Le mercantilisme est une des toutes premières écoles de pensée économique. Elle prône le développement économique par l’enrichissement des nations grâce au commerce extérieur. L’Etat a un rôle primordial en adoptant une politique protectionniste.
Suite : 1.2) Un accouchement difficile de l’acteur collectif… Un syndicalisme qui se cherche

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