Nous dirons, après nos entretiens, que notre hypothèse se vérifie. Les organisations syndicales, à France-Télécom sont effectivement réticentes à s’engager sur le terrain de la négociation des règles de gestion et sur ce qui touche à la gestion de l’entreprise. Le terme cogestion rebute.

Néanmoins, le contexte de l’entreprise est particulier. L’émergence de SUD, organisation née en 1989, d’un refus de s’inscrire dans la logique de la réforme des PTT soutenue et voulue par la CFDT a fortement pesé sur l’évolution des relations sociale de ces 15 dernières années. Refusant de s’inscrire dans le virage pris par la CFDT en 1978, ces militants restent sur une approche radicale, anticapitaliste et sont très attachés au concept de lutte de classe . Cette organisation incarne une certaine tradition syndicale dans laquelle la négociation ne peut être que le fruit d’une action conflictuelle, l’interlocuteur privilégié demeurant l’Etat qui doit légiférer dans le sens des salariés, contre les patrons (interdiction de licencier).

L’arrivée de SUD a sans aucun doute fortement influé sur le comportement de la CGT. SUD, sur une logique de rupture talonne électoralement la CGT et l’oblige à ne pas céder de terrain sur le protestataire. Cela est renforcé par la baisse d’influence du syndicalisme réformiste (on constate une progression de la CGT et SUD, y compris dans l’encadrement). Le poids de l’histoire explique en partie le positionnement des uns et des autres.

Les réticences à s’engager plus avant dans les négociations sont de plusieurs ordres :

Les positionnements de la CFDT et de la CFTC sont relativement voisins même si ces deux organisations n’ont pas la même approche de la cogestion. On sent le poids d’une culture commune. Elles se sont engagées dans la réforme des PTT et en ont fait les frais. Leurs militants ont beaucoup souffert sur le terrain d’un excès d’optimisme, n’ayant aucun moyen de faire appliquer les règles de gestion prévues. La base de la CFDT freine et s’oppose à ce que sa fédération signe des accords à risque (RTT, GPEC…). La base CFTC a les mêmes réticences mais cette organisation ne peut pas se permettre, compte tenu de son faible poids de s’aliéner les cadres dirigeants, c’est sans doute ce qui explique son positionnement récent sur l’accord GPEC.

La CFDT s’est positionnée sur une ligne « moderniste », s’inspirant du modèle allemand. Elle a sans doute sous estimé le poids de la culture sociale française…

En ce qui concerne FO, le positionnement est un peu différent. Aux PTT l’organisation est généralement pragmatique, peu influencée par les thèses trotskistes. Elle reste plutôt sur des bases très républicaines s’opposant à la décentralisation et à un affaiblissement du rôle de l’Etat. Elle s’est opposée à la réforme des PTT qui remettait en cause l’administration d’Etat et permettait des dérogations au statut de fonctionnaire mais elle a, par la suite, signé l’accord sur les CFC, l’accord social et l’accord sur la RTT. Globalement FO est plus favorable à des accords de branche, à un cadre national précis qu’aux négociations décentralisées préconisées par la CFDT. Aujourd’hui, les militants de base de FO, qui ont eux aussi fait les frais de leur engagement, sont peu enclins à prendre des risques.

Du côté de la CGT, les motivations sont différentes. A l’intérieur de la confédération, la fédération des Postes et des Télécommunications ne passe pas pour être « moderniste ». Farouchement opposée à une réforme qu’elle n’a pu éviter car elle correspondait à une aspiration des salariés sur le volet social, elle reste sur une logique oppositionnelle refusant de s’engager dans des négociations avec pour objectif de signer. Ses résultats électoraux la confortent dans son positionnement. Majoritaire au CCE elle gère les activités sociales et utilise l’arsenal réglementaire et législatif pour faire obstacle à la gestion de F-T en prônant l’unité d’action. Elle reste attachée à ce que l’Etat joue un rôle clé dans l’économie et à F-T en particulier en continuant à se référer à la lutte des classes et à revendiquer une renationalisation de F-T . Si elle affiche parfois une volonté de s’impliquer dans la gestion, c’est plutôt, comme cela a été dit, avec un objectif de partager les richesses que d’anticiper des situations de crises. Le passage d’un syndicalisme de revendications à un syndicalisme de propositions est tout en nuance et devrait se mesurer au réalisme des propositions et à la capacité à assumer le compromis…

Comme cela apparaît dans les réponses à nos questions, la situation semble assez bloquée. L’intérêt de notre enquête est de mettre en évidence que la volonté de certains de dépasser les blocages historiques pour jouer une politique gagnant/gagnant s’est heurtée à des résistances fortes, historiques, qui n’ont pas permis d’avancer et qui conduisent aujourd’hui au repli.

Bien sûr, nous ne pouvons ignorer la réalité conjoncturelle de l’entreprise dont le poids sur les relations sociales est réel mais le positionnement syndical n’est pas sans effet sur le positionnement patronal. Ainsi, le fait que les syndicats dits « protestataires » soient devenus majoritaires peut expliquer la stratégie de la Direction qui fait le choix de passer en force devant la faiblesse de la mobilisation, sachant que les organisations majoritaires n’accepteront pas de compromis.

Suite : 3.3) Sous hypothèse 2 : La réticente de la direction à partager son pouvoir de gestion