1.2.1) Une longue période de gestation
Par Jef Blanc-Gras,
décembre 2006 - Evolution des relations sociales
Laissez votre commentaire...
L’interdiction du syndicalisme n’empêchera pas pour autant l’expression des revendications ouvrières. Il est un fait que les coalitions, dans l’ancien régime, regroupaient plutôt des métiers. Il s’agissait, en fait, de groupements d’artisans, de compagnons, réunis dans des sociétés semi-secrètes, parfois qualifiées de sectes (au sens sectaire du terme). Ces groupements ont peu de rapports avec les ouvriers d’usines, peu qualifiés, peu instruits, venus des campagnes pour vendre leur force de travail contre un salaire de subsistance. Contrairement à ces derniers, les artisans et les compagnons disposent d’une certaine indépendance qui fait aussi leur force. En leur interdisant de se regrouper, la loi Le Chapelier souhaite éviter des ententes sur les prix. Pour les libéraux, ces ententes seraient contraires au principe d’une concurrence pure et parfaite Dont l’Etat doit être garant.
L’industrialisation sera en France plus lente qu’en Grande Bretagne. Ainsi, en 1847, sur 5 à 6 millions de travailleurs industriels, un quart seulement sont des ouvriers d’usines.
Si les syndicats sont interdits, la loi Le Chapelier interdit tout autant les partis politiques. Dès lors, la contestation ne peut s’exprimer que par l’émeute et la démesure. La réponse est alors immédiate. Aux révoltés on opposera la troupe, aux barricades on répondra par les armes, au sentiment d’injustice on opposera la force, la loi et, en définitive, le sang. La révolte des Canuts de Lyon en 1831 est emblématique de cette époque.
Tout cela conduira l’opposition politique à biaiser. Puisqu’elle n’a pas le droit de se constituer en parti, puisqu’elle ne peut pas se réunir, elle organisera des banquets pendant lesquels on discutera autour d’orateurs libéraux ou républicains. C’est en voulant interdire un de ces pseudo banquets que le gouvernement Guizot provoquera la révolution de 1848, qualifiée de 1ère révolution sociale et qui verra naître la 2ème République.
Du côté des salariés, les premières formes d’organisations collectives, tolérées, sont les mutuelles. Ces dernières sont acceptées par le patronat et par l’État, dès lors que leur but est de venir en aide aux travailleurs, victimes d’accidents du travail ou de chômage. Souvent du reste, ces mutuelles ont un caractère religieux et se développent avec le concours de patrons humanistes. Néanmoins, elles interviennent de plus en plus souvent en cas de grève en apportant un soutien spontané, voire en constituant, de manière préventive, des caisses de grève.
Les idées politiques font leur chemin et commencent à fédérer. A la suite des socialistes utopiques comme Henri de Saint Simon et Charles Fourier, Karl Marx et de Pierre-Joseph Proudhon développent des idées nettement plus radicales. Il n’en demeure pas moins que l’opposition entre les deux hommes restera forte et qu’elle façonnera les diverses tendances du syndicalisme ouvrier. Les idées de Marx conduiront au communisme avec un assujettissement du syndicat au Parti. Celles de Proudhon (et de Bakounine) conduisent à une approche Anarchiste et Anarcho-syndicaliste qui refuse toute prédominance du Parti et qui prône le dépérissement de l’État. Les idées de Saint Simon et des socialistes utopistes, plus modérées, inspireront davantage le courant réformiste.
Mais dans la pratique, les choses ne sont jamais aussi claires et le mouvement ouvrier sera le théâtre de nombreuses fusions et scissions. Il apparaît dès lors une multitude de courants qui contribueront à rendre peu lisibles les stratégies des uns et des autres, tant les frontières entres elles sont indécises…
On dira de cette période que le rôle dévolu à tout ce qui peut fédérer le mouvement ouvrier collectif est diffus. Certes, quelques leaders tentent de donner du corps aux luttes, d’impulser le mouvement mais les diverses émeutes qui parsèment l’histoire sont peu ou pas coordonnées. Elles demeurent purement utilitaristes, motivées par les salaires et l’emploi, quand la tension est telle que l’on estime n’avoir plus rien à perdre. Les discours idéologiques sont encore loin de la conscience ouvrière.
Néanmoins, cette conscience se dessine. Portée d’abord par les artisans et les compagnons, plus nombreux, qui vivent mal l’interdiction de leurs coalitions elle conduit à la révolution de 1848. On peut noter que cette population ouvrière est plus portée vers les idées libertaires d’indépendance et d’autogestion comme en témoigne le drapeau noir des canuts et leur devise « vivre libre en travaillant ou mourir en combattant ».
Mais la révolution de 1848 vivra le temps d’un rêve. Le suffrage universel consacrera un repli frileux vers les conservatismes et relèguera les députés socialistes à la portion congrue. On notera néanmoins de cette période quelques éléments structurants pour la suite :
- L’émergence d’une action politique de députés du peuple issus du suffrage universel qui peut donner à penser que le progrès social pourrait se faire par les urnes
- L’action possible du politique sur l’économique avec un traitement social du chômage comme la mise en place éphémère des ateliers nationaux.
- L’implication de l’église du côté de l’ordre qui sera à l’origine d’un anticléricalisme populaire marquant durablement le mouvement ouvrier français.
Suite : 1.2.2) De la clandestinité à la reconnaissance par la loi

Télécharger en pdf







Aucun commentaire pour le moment.
Aucun trackback.
Les trackbacks pour ce billet sont fermés.