Léon Jouhaux
Par Jef Blanc-Gras,
décembre 2006 - Evolution des relations sociales
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Stéphane Moussiegt - http://elias.ens.fr/hss2001/travail/biographie/leon-jouhaux.rtf
Léon Jouhaux (1879-1954) fut secrétaire général de la Confédération Générale du Travail pendant 38 ans de 1909 à 1947. Sa position l'a amené à tenir un rôle important dans les moments forts de l'histoire sociale de la première moitié du XXème siècle, tant au moment des luttes et grandes grèves, qu'à l'occasion des crises politiques nationales ou lors des conflits internes au mouvement syndical français.
A l'origine syndicaliste révolutionnaire, sa rencontre avec Albert Thomas et son pragmatisme le conduisirent vers des positions favorables à un partenariat sans compromission avec l'Etat, pour faire avancer les réformes sociales. Cette vision de l'activité syndicale lui posa souvent des difficultés vis à vis d'autres tendances, mais il s'efforça toujours de se poser en arbitre dans les conflits internes au syndicalisme français.
- Léon Jouhaux, pour un syndicalisme réformiste, "servir ma classe et mon pays".
En 1911 Léon Jouhaux, alors secrétaire général de la CGT depuis deux ans se positionnait encore très nettement du côté des "révolutionnaires", en réaffirmant la nécessaire indépendance du mouvement syndical vis à vis de certains dirigeants de la Section Française de l'Internationale Ouvrière qui prétendaient contrôler la CGT.
Cependant à la veille de la guerre Jouhaux se résigna à l'éclatement du conflit et rangea la CGT à l'Union sacrée qui prévalait alors dans le pays. Lors des obsèques de Jaurès il prononça un discours dans lequel il affirmait "au nom de ceux qui vont partir et dont je suis, je crie devant ce cercueil que ce n'est pas la haine du peuple allemand qui nous poussera sur les champs de bataille, c'est la haine de l'impérialisme allemand". Pendant la guerre il devint membre du Comité du Secours National aux côtés d'autorités civiles et religieuses et fut nommé par le ministre Jules Guesde au poste éphémère de "délégué à la nation" qui devait éclairer l'opinion publique. Les rapports de Jouhaux avec Albert Thomas, ministre chargé de la mobilisation industrielle, devinrent très étroits et des commissions paritaires, départementales, des délégués d'ateliers furent instaurés dans les usines d'armement. Ce positionnement proche du pouvoir valut à Jouhaux des critiques à l'intérieur de la CGT, de la part des membres qui se réclamaient du syndicalisme révolutionnaire. A l'automne 1917 Jouhaux refusa un poste ministériel que lui proposait Clémenceau en raison de l'attitude d'apaisement adoptée par le secrétaire général de la CGT pendant la crise de 1917. Mais il fut présent dans les conférences interalliées de la fin de la guerre et désigné comme conseiller technique à la conférence de paix pour l'étude de la "législation" internationale du travail. Il contribua à la rédaction du chapitre du Traité créant l'Organisation Internationale du Travail.
Après guerre les incidents du 1er mai 1919 conduisirent le Bloc national à prendre des mesures répressives qui se concrétisèrent par la dissolution de la CGT le 13 janvier 1919. Jouhaux s'assura auprès du Président du conseil, Millerand, que cette décision ne serait pas appliquée. Le Secrétaire général de la CGT conserva ainsi une grande influence dans le monde politique pendant les années d'entre-deux-guerres, se voyant systématiquement consulté sur les nominations à la tête du ministère du travail. Il obtint en outre en 1925 la création d'un Conseil national économique, revendication ancienne, et son avis fut pris en compte lors de la restauration monétaire de Poincaré en 1926. La loi de 1928-1930 sur les assurances sociales prenait aussi en compte certaines préoccupations de la CGT et Léon Jouhaux la considéra comme un progrès.
Suite à l'arrivée au pouvoir du Front populaire, Léon Jouhaux refusa toute participation directe de la CGT au gouvernement, mais proposa un organisme de contrôle syndical de l'action gouvernementale ; institution qui ne fut cependant pas mise en place. Jouhaux considéra donc avec déception l'attitude gouvernementale qui ne tenait pas assez compte de son point de vue. Surpris par l'ampleur du mouvement social de mai et juin 1936 il s'efforça de le canaliser et conclut les Accords Matignon. Il occupa par ailleurs un siège à la Banque de France suite à la réforme de juillet 1936. Mais la crise sociale de 1938 et l'échec de la mobilisation syndicale le firent tomber en disgrâce aux yeux des autorités, auprès desquelles il fut alors contraint de cesser toute activité.
Pendant les mois agités de mai et juin 1940, Léon Jouhaux suivit de près l'évolution des positions gouvernementales et s'assura à Bordeaux de l'équipage des navires qui évacuaient les autorités vers l'Afrique du Nord. Il prit ensuite contact avec le gouvernement de Vichy et fit adopter à la CGT une position prudente au cours de l'été 1940. Surveillé par la police, il fut placé en résidence surveillée à Cahors en décembre 1941. D'abord circonspect à l'égard du général De Gaulle, il prit finalement position en faveur d'un syndicalisme de résistance et rallia la CGT au Comité de Londres. De nouveau arrêté puis livré aux Allemands en 1943, il termina la guerre dans le Tyrol en compagnie d'autres prisonniers célèbres, tels que Paul Reynaud, Albert Lebrun ou les généraux Gamelin et Weygand.
De retour en France en 1945, le secrétaire général de la CGT voulut faire participer son mouvement comme force politique aux élections, mais n'obtint pas l'accord du gouvernement provisoire. Léon Jouhaux fut par contre élu à la tête du nouveau Conseil économique et social dont il espérait que les travaux auraient un plus grand retentissement que ceux du Conseil national économique de 1925. Alors que les oppositions de la Guerre froide commençaient à se cristalliser, Léon Jouhaux se déclara en faveur du Plan Marshall mais ne parvint pas à rallier la CGT à cette position. Il se trouvait encore une fois contesté pour ses prises de position et de plus en plus minoritaire, il démissionna de son poste de secrétaire général après les grèves de 1947. Léon Jouhaux se consacra ensuite à son rôle de président du Conseil économique et à ses activités au sein du Bureau international du travail, de l'ONU et de la Confédération internationale des syndicats libres. Il obtint le prix Nobel de la paix en 1951. En 1953 il proposa encore sa médiation aux autorités pour apaiser les conflits dans les services publics.
- Léon Jouhaux témoin des vicissitudes du syndicalisme français.
De 1906 à 1909 Léon Jouhaux milita en tant que syndicaliste dans la manufacture des allumettes d'Aubervillier et comme représentant fédéral de ce secteur au Comité national de la CGT. Il se tint en retrait dans les rivalités qui opposaient les partisans d'un syndicalisme émanant des Bourses du Travail à ceux qui voulaient une structure fondée sur les fédérations de métiers et d'industries. Cette position lui permit d'être élu à la tête du syndicat en 1909. Il reprit alors les thèmes des révolutionnaires qui l'avaient porté au poste de direction, mais encouragea aussi des thèmes qui conduisirent à des réformes importantes : journée de huit heures, retraites ouvrières. Ayant pris la mesure des possibilités d'action réelle de la CGT il s'opposa finalement aux révolutionnaires qui demandaient une grève générale contre la loi militaire des 3 ans.
Pendant la première guerre mondiale cette tendance de son mouvement constitua à son égard une opposition de plus en plus vive qui culmina au congrès fédéral de juillet 1918. Léon Jouhaux parvint néanmoins à faire adopter à la fin de l'année le "programme minimum" qui portait déjà les principales revendications de l'entre-deux-guerres : création d'un conseil national économique, nationalisations, contrôle ouvrier, paritarisme.
Suite aux tensions sociales d'après guerre, les oppositions se cristallisèrent au sein de la CGT. Jouhaux offrit sa démission, mais finalement les révolutionnaires et bolcheviques furent exclus du mouvement et constituèrent en 1922 la CGTU. Le principal souci de Jouhaux résida dès lors dans la reconstruction de la CGT, très affaiblie par sa dissolution officielle en 1921 et la scission avec la CGTU. Il accueillit dans cette perspective avec satisfaction la puissante fédération des fonctionnaires en 1927 (les fonctionnaires n'obtinrent le droit de syndicalisation qu'en 1924).
L'affaiblissement relatif de la CGTU conduisit ses dirigeants à tenter un rapprochement avec la CGT. Léon Jouhaux ne souhaitait cependant pas l'unité syndicale à tout prix et refusa de faire des concessions. Le ralliement de la CGTU à l'appel à la grève lancé par la CGT le 12 février 1934 en réponse aux événements du 6, concrétisa cependant un rapprochement auquel Jouhaux ne s'opposa jamais, même s'il ne contribua pas à sa réalisation. A nouveau unifiée, la CGT de Jouhaux constitua une force puissante dans le rassemblement qui conduisit au Front populaire.
Cependant l'unité retrouvée ne signifiait pas la fin des oppositions à l'intérieur du mouvement. Léon Jouhaux parvint cependant à maintenir son influence unificatrice notamment grâce à la création du journal Messidor. L'accroissement d'année en année des tensions internationales, guerre d'Espagne, accords de Munich constituèrent autant d'événements révélateurs des dissensions internes. Léon Jouhaux adopta une position anti munichoise qui ne s'accordait pas avec le pacifisme d'une grande partie de ses militants. L'échec de la grève de 1938 l'affecta directement en même temps qu'elle traduisait l'affaiblissement de la Confédération. Jouhaux s'efforça néanmoins de maintenir une unité de façade à son mouvement.
La guerre fut l'occasion de discussions visant à revenir à une vraie unité syndicale. Jouhaux se déclara favorable, mais prisonnier des Allemands, il ne put assister en 1943 aux accords qui visaient à confirmer cette évolution. Au sortir de la guerre Jouhaux dut composer avec des personnalités qui apparaissaient plus porteuses d'avenir comme Benoît Frachon. Il partagea d'ailleurs son poste de secrétaire général avec ce leader des anciens minoritaires d'avant-guerre, devenus majoritaires. Jouhaux fut dès lors considéré avec respect, mais Frachon avait désormais l'avantage.
Suite aux mouvements sociaux de 1947, le syndicalisme français connut une nouvelle fracture avec la création de la nouvelle confédération Force Ouvrière. Léon Jouhaux obtint que FO garde l'appellation de CGT. Elu président de la CGT-FO, il ne suivit que d'assez loin ses activités se contentant de donner des conseils et de rendre des arbitrages.
Jusqu'en 1947 Léon Jouhaux parvint à maîtriser l'organisation syndicale française, mais les scissions et rapprochements successifs dont il était toujours le témoin plus que l'acteur, soulignent les limites de son influence sur un mouvement qu'il ne put protéger des grandes crises politiques et idéologiques de la première moitié du XXème siècle.

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